Politique, institutions, médias : la génération Y est encore plus désabusée que vous ne pensez

Francetv info a confronté les clichés qui collent à la peau des 18-34 ans avec les résultats d'une grande enquête en ligne.

Des membres du Mouvement des jeunes socialistes écoutent un discours de Ségolène Royal à l'occasion des élections législatives, le 17 juin 2012 à La Rochelle (Charente-Maritime).
Des membres du Mouvement des jeunes socialistes écoutent un discours de Ségolène Royal à l'occasion des élections législatives, le 17 juin 2012 à La Rochelle (Charente-Maritime). (FRED DUFOUR / AFP)
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Les 18-34 ans ont-ils un problème avec la citoyenneté ? A l’occasion de la diffusion du documentaire Génération Quoi ? mardi 22 octobre sur France 2, francetv info a confronté les clichés qui collent à la peau de la fameuse génération Y aux résultats de la consultation menée depuis le 19 septembre sur le web.

Isoloirs désertés, politiques méprisés, médias soupçonnés de connivence avec le pouvoir : chiffres à l'appui, des spécialistes décryptent ou démontent les différents volets du problème.

Attachés au vote, ils méprisent la plupart des responsables politiques

Ce que l'on croit. Enfants d'une société individualiste, les membres de la génération Y auraient perdu le goût de la chose publique. Ils tourneraient le dos aux partis politiques, ainsi qu'aux isoloirs : environ 20% des électeurs nés après 1980 ne se sont pas rendus aux urnes lors des dernières élections présidentielles, selon l'Insee. C'est presque deux fois plus que pour les Français nés entre 1945 et 1979.

Ce que les chiffres montrent. Les résultats de l'étude "Génération Quoi ?" confirment un désintérêt pour l'engagement partisan. Seuls 7% des plus de 120 000 répondants âgés de 18 à 34 ans affirment avoir "essayé, et aimé" le militantisme politique. Ils sont 55% à indiquer "ne pas être intéressés" par la chose, et 5% à affirmer avoir essayé, mais ne pas avoir été conquis.

Sarah, étudiante en commerce de 22 ans à Lyon (Rhône), explique son désintérêt par un décalage entre les promesses électorales et les actes. "On ne peut jamais savoir si ce qui est promis par les politiques sera effectivement fait, ni si ce qu'ils disent est une véritable conviction ou un simple positionnement électoral", juge-t-elle. "Tout ça me paraît trop brouillon, trop lointain." > Rien de surprenant à cela, estime Anne Muxel. Directrice de recherche au Cevipof, le centre de recherches politiques de Sciences Po, et auteure d'Avoir 20 ans en politique (2010, Seuil), elle explique que le fonctionnement des partis "ne correspond pas à la conception de l'engagement que se font les jeunes". A une organisation verticale jugée archaïque, ils préfèrent la mobilisation ponctuelle autour d'une cause facile à identifier et à défendre, comme le retour de Leonarda, la collégienne kosovare interpellée lors d'une sortie scolaire. Mais le manque d'attractivité des partis va au-delà des 18-34 ans, tient à souligner la spécialiste : "L'engagement militant est très marginal, puisqu'il ne concerne qu'environ 2% des Français", explique-t-elle.

La génération Y garde en revanche un réel attachement au bulletin de vote. Cinquante-six pour cent des sondés entre 18 et 34 ans indiquent qu'ils ne "pourraient pas être heureux sans voter". Ce qui ne les empêche pas d'être très critiques envers la classe politique : seuls 14% des 18-34 ans ayant répondu à l'enquête ont "plutôt" ou "tout à fait confiance" en elle.

"Je me sens profondément de gauche, mais les partis politiques ne m'inspirent pas confiance", raconte ainsi Maryne, 24 ans, qui travaille dans le secteur culturel à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône). "J'ai l'impression que dans la plupart des cas, ce sont des clans de mafieux." Un jugement sévère, mais largement partagé : plus d'un sondé sur deux (51%) estime que "presque tous" les responsables politiques sont corrompus. Ils ne sont que 2% à penser que seule une infime minorité est concernée.

Mais là encore, explique Anne Muxel, "c'est un phénomène qui concerne l'ensemble de la société". "Les jeunes ne font que refléter la dégradation du lien de confiance des citoyens envers leurs représentants", dit-elle. Le baromètre de la confiance politique publié en janvier par son centre de recherche indique ainsi que 52% des Français ne font confiance ni à la droite, ni à la gauche pour gouverner le pays.

A part l'armée, ils ne croient plus à la plupart des institutions

Ce que l'on croit. "Police machine matrice d’écervelés mandatés par la justice / Sur laquelle je pisse / Aucunement représentatif de l’entière populace / Que dois-je attendre des lois, des flics / Qui pour moi ne sont signe que d'emmerdes ?" chantait NTM en 1993. Police, justice, armée : les 18-34 ans ne feraient pas confiance aux corps constituants de l'Etat.

Biberonnée au rap, cette génération a connu les émeutes des banlieues en 2005 et son cortège de voitures brûlées, ainsi que des manifestations parfois tendues, comme celles contre le CPE en 2006.

Ce que les chiffres montrent. A part l'armée, qui recueille une majorité d'opinions favorables (57% des sondés ont "plutôt" ou "tout à fait" confiance en elle), le crédit des institutions est sensiblement entamé. Cinquante-trois pour cent des 18-34 ans interrogés ne font peu ou pas confiance à la police, et 54% ont un sentiment identique vis-à-vis de la justice.

Même l'Union européenne, avec laquelle ils ont grandi, est considérée avec défiance : 18% n'ont pas du tout confiance en elle, 39% plutôt pas. "Le problème de l'Union, c'est qu'elle a le cul entre deux chaises", juge ainsi Sarah, de Lyon. "Elle a trop de pouvoirs ou pas assez, mais elle est en tout cas moyennement efficace. Cela pourrait changer avec une vraie gouvernance commune, mais ce n'est pas pour demain", continue l'étudiante.

Anne Muxel n'est, là encore, pas surprise par ces chiffres. "La société est en crise, les jeunes se sentent menacés, ne trouvent pas de travail… Toutes les institutions auxquelles ils pourraient faire confiance pâtissent de cette situation", explique la chercheuse, qui relève toutefois que ces entités ont une meilleure image que la classe politique. 

Ils ne font plus confiance aux médias pour les informer

Ce que l'on croit. Connectés depuis l'enfance, la génération Y utiliserait avant tout internet pour s'informer et nourrirait une certaine méfiance à l'endroit des médias traditionnels.

Ce que les chiffres montrent. Les résultats de l'enquête "Génération Quoi ?" sonnent comment un désaveu cinglant pour les journalistes : 86% des 18-34 ans interrogés indiquent faire peu ou pas du tout confiance aux médias. Ce qui n'empêche pas la majorité d'entre eux de confier ne pas pouvoir se sentir heureux sans être informée. Claire, 25 ans, travaille dans le secteur médical en région parisienne. Elle pense que "les politiques ont un sacré pouvoir sur les médias". "Pas facile, du coup, de démêler le vrai du faux", explique-t-elle. Maryne, d'Aix-en-Provence, tient pour sa part à "ne jamais regarder les infos à la télé". Elle préfère utiliser Twitter et "aller sur des sites critiques mais drôles, comme Brain Magazine", pour trouver des infos.

Laurence Corroy, maître de conférences à l’université Sorbonne-Nouvelle et spécialiste de la consommation et des pratiques médiatiques des jeunes, explique les raisons de cette défiance envers les organes de presse traditionnels. "Comme les autres franges de la population, ils reprochent aux journalistes d'être trop proches des milieux politiques, de sortir des mêmes écoles qu'eux, ou encore d'être trop parisianistes", dit-elle.

"Leur singularité réside dans le fait de ne pas se retrouver dans l'image d'eux qui est véhiculée par les médias", continue la chercheuse. "Ils s'estiment caricaturés, particulièrement lorsqu'on parle des jeunes de banlieue. Et, surtout, les journalistes leur donnent moins la parole."