"Le dessinateur de presse est un militant qui défend la liberté d'expression"

Après l'attaque terroriste dont a été victime la rédaction de "Charlie Hebdo", francetv info a rencontré Kianoush Ramezani, un caricaturiste iranien exilé à Paris. Entretien.

Un dessin de Kianoush Ramezani, qui a fui l'Iran en 2009.
Un dessin de Kianoush Ramezani, qui a fui l'Iran en 2009. (KIANOUSH RAMEZANI)
Propos recueillis parFrance Télévisions

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Kianoush Ramezani exerce un métier à risques. Il est dessinateur de presse. Iranien, il a dû quitter son pays pour continuer à dessiner. Depuis plus de cinq ans, ce quadragénaire vit en exil à Paris. L'attaque terroriste qui a frappé la rédaction de Charlie Hebdo l'a touché au cœur. Lui parle de ce 7 janvier 2015 comme d'autres du 11 septembre 2001. Car pour ce caricaturiste engagé, prendre le crayon est un acte militant. Chacun de ses dessins est une bataille livrée pour la défense de la liberté d'expression. 

Francetv info : Connaissiez-vous les dessinateurs de Charlie Hebdo ?

Kianoush Ramezani : Je connaissais Charb et Luz depuis 2010. Luz avait fait mon portrait. A l'époque, je ne connaissais pas bien Charlie Hebdo. Mais j'étais au courant de leur histoire avec la publication des caricatures de Mahomet. J'avais rencontré Coco et Tignous dans des festivals de dessins de presse. Avec Tignous, nous avions sympathisé lors d'un voyage en train entre Marseille et Paris. Il était vraiment très modeste, très intelligent. Nous nous étions dits qu'il fallait se revoir. Mais le 7 janvier, j'ai vu son nom dans la liste des victimes. Cette journée a été l'une des plus sombres de ma vie. Après l'attentat, j'étais incapable de dessiner. Finalement, j'y suis parvenu. J'ai fini mon dessin à 1 heure du matin.

Aviez-vous conscience du danger qui les menaçait ?

Quand Charlie Hebdo a publié pour la première fois les caricatures de Mahomet [en 2006], c'était à mes yeux une provocation totale faite aux islamistes. Je pense que même Charb le savait. En 2011, après l'incendie criminel des locaux de Charlie Hebdo, j'étais très inquiet. J'ai dit à Charb : "Tu es en danger." Il m'a répondu : "Je sais, mais je n'ai rien à perdre." Il en rigolait. Il m'a dit : "On est en France, on n'est pas en Iran, ne t'inquiète pas."

Venant d'Iran, je connais bien les intégristes. Et je sais ce qu'est une fatwa. J'ai vu ce qu'il s'est passé lorsque l'ayatollah Khomeini en a lancé une pour condamner à mort Salman Rushdie. Une fatwa n'a pas de date limite. Elle ne prend fin que le jour de son exécution. Je savais que c'était le cas pour Charb. Je savais qu'il était en danger de mort. 

Quand vous viviez en Iran, vous étiez vous aussi menacé ?

En Iran, c'est impossible de travailler comme dessinateur de presse libre. Les caricaturistes sont étroitement surveillés par la Maison de caricatures de l'Iran, une organisation très puissante créée après la révolution islamique et toujours liée au pouvoir.

Son chef, qui n'a pas changé, dessine dans un journal de caricatures appelé Keyhan Caricature, contrôlé par un parti islamique favorable au guide suprême. Comme lui, beaucoup de dessinateurs travaillent pour de grands journaux favorables au régime. Cela veut dire qu'ils en acceptent l'idéologie et qu'ils deviennent des instruments de propagande. Ils doivent pratiquer l'autocensure. Je ne les considère donc pas comme de vrais dessinateurs de presse. Le dessinateur de presse est un militant qui défend la liberté d'expression.

Comment s'exerce ce contrôle ?

Quand j'étais en Iran, j'ai créé la première association de dessinateurs indépendants dans ma région. C'est là que mes problèmes ont commencé. La Maison de caricatures de l'Iran est devenue mon ennemie. Plus personne ne pouvait travailler avec moi. Je n'avais plus d'argent. Au bout de quelques années, j'ai dû fermer et reprendre ma vie à zéro en partant m'installer à Téhéran comme graphiste.

Comment contourniez-vous cette censure ?

J'ai exposé dans des galeries d'art de la capitale. A cette époque-là, elles n'étaient pas très surveillées. Et je me suis mis en relation avec des organisations internationales de dessinateurs de presse. Je ne pouvais pas dessiner les mollahs, c'était trop dangereux. Mais je pouvais critiquer très indirectement les injustices sociales provoquées par le régime. Je ne pouvais pas attaquer directement, alors il fallait toujours faire dans le second degré. C'est pour ça que mes dessins sont très symboliques, plein d'images, et que je n'utilise pas de textes. La technique est très importante. Si on a une bonne technique de dessin, on peut faire passer un message et influencer les gens.

(KIANOUSH RAMEZANI)

Pourquoi avoir choisi l'exil ?

En 2009, de grandes manifestations ont agité l'Iran pour dénoncer la réélection de Mahmoud Ahmadinejad à la présidence après un scrutin à la régularité contestée. Le régime est devenu hypersensible à l'égard de tous les activistes politiques : les blogueurs, les journalistes, les caricaturistes comme moi. Des amis très proches ont été arrêtés, avec ou sans raison. En plus, j'étais le représentant en Iran de Cartoonists Rights Network International, une ONG dont le siège est situé aux Etats-Unis et engagée dans la défense des droits de l'homme. Ma position était devenue trop dangereuse. J'ai décidé de partir.

Je suis allé à l'ambassade de France, qui m'a donné un visa. Je devais être très discret. Je ne pouvais dire à personne que je me préparais à partir. L'embarquement à l'aéroport a été très stressant. Je suis parti avec juste une valise et un sac à dos. J'ai laissé presque toutes mes affaires là-bas. Quand je suis arrivé à Paris, j'ai appelé mes amis et ma famille pour leur dire que j'étais désolé de ne pas avoir pu leur dire au revoir. Parce que c'était aussi dangereux pour eux.

Comment avez-vous vécu votre arrivée en France ?

Les premiers mois ont été très difficiles. Je ne parlais pas un mot de français. Et la technique de dessin français m'était complètement étrangère. Elle se base beaucoup sur le texte. Et comme je ne comprenais rien, je ne pouvais pas me connecter aux sujets des caricatures.

J'ai vécu chez plusieurs amis iraniens. En 2010, grâce au soutien de Reporters sans frontières, j'ai obtenu le statut de réfugié politique et une chambre à la Maison des journalistes, à Paris. C'est là que j'ai commencé mon premier projet : j'ai invité des dessinateurs du monde entier à participer à l'exposition internationale de dessin de presse L'Exil. J'ai obtenu une bourse de la ville de Paris et j'ai pu m'installer à la Cité internationale des arts pendant un an et demi. Ça a changé ma vie.

L'exil a-t-il changé votre manière de dessiner ?

L'exil est devenu une source d'inspiration permanente. Etre exilé apporte un regard différent sur son propre pays, sur la société et sur le monde. L'exil m'a surtout permis d'être libre. En tant que dessinateur de presse, on ne peut rien faire sans liberté. Maintenant, je dessine les mollahs, ce qui est tabou en Iran. Ils sont mes personnages au quotidien. Et aujourd'hui, aucun de mes dessins ne pourrait être publié en Iran.

Alors je travaille avec des journaux d'opposition iraniens en ligne. Le premier, Khodnevis, est basé à Washington, aux Etats-Unis, et géré par un autre dessinateur en exil. Le second est un site de défense des droits de l'homme installé à Amsterdam, aux Pays-Bas. Je publie aussi dans Courrier International et sur mon blog.

Vous sentez-vous encore menacé ?

Le régime iranien a pris des otages potentiels, ma famille, alors je fais attention. Je me limite. Quand je veux dessiner un mollah ou le guide suprême, je ne les dessine pas nus. Jamais. Mais je les attaque hyper fort. En revanche, pour les sujets qui ne sont pas liés à l'Iran, je ne me sens pas du tout limité.

Aujourd'hui, le festival qui m'invite en Suède m'a appelé pour savoir si j'avais des conseils à donner à la police de Göteborg pour assurer ma sécurité. J'ai répondu : "On est dessinateurs, on est provocateurs, on arrive." (rires)

Je suis toujours menacé. On a piraté mes e-mails. J'ai reçu des commentaires de menaces. Je sais qu'il y a des risques, des intégristes, des fous partout. Mais il faut l'accepter : je fais un métier risqué. J'ai prononcé un discours lors d'une conférence dont le titre était : "Dessin de presse, l'art du danger." C'était en mars 2014. On en a la preuve maintenant.

Quel regard portez-vous sur la une du dernier numéro de Charlie Hebdo ?

Pour moi, c'est Luz qui est en couverture, pas Mahomet. Luz s'est dessiné pour donner son sentiment. Il pleure la mort de ses amis et, en même temps, il écrit : "Tout est pardonné." Il s'est inspiré des manifestations et du slogan "Je suis Charlie".

Auriez-vous pu dessiner les caricatures de Mahomet ?

Je n'ai jamais dessiné le visage de Mahomet, pas plus que celui de Jésus ou Moïse. Je suis libre de le faire, mais j'ai plutôt choisi de ne pas le représenter. Je préfère attaquer les intégristes. Ce sont eux le vrai problème. Pas un prophète qui vivait il y a plus de 1 300 ans. Il faut attaquer, il faut provoquer, il faut critiquer ces gens bien vivants. J'ai d'ailleurs fait plusieurs dessins contre les salafistes en Tunisie, contre les Frères musulmans en Egypte et j'ai reçu des menaces de leur part aussi. C'est une bataille qu'il faut mener dans le monde contemporain. Et ça, ça n'a rien à voir avec Mahomet. J'adresse ma critique à l'islamiste, pas au musulman. 

Cela veut-il dire qu'il y a une limite à la liberté d'expression ?

Je crois à la liberté d'expression totale. Sans limites. Sans exception. On peut tout dessiner. On a le droit de tout dire, de provoquer voire d'insulter. Et si quelqu'un se sent blessé, il peut saisir la justice. C'est le fonctionnement normal de la démocratie. C'est ce qu'il faut protéger. C'est le patrimoine de la France, comme l'Elysée, l'Assemblée nationale ou le château de Versailles.

J'ai entendu beaucoup de gens dire : "Il ne faut pas jeter de l'huile sur le feu". C'est horrible de dire ça. Il faudrait fermer sa gueule pour garantir le pouvoir des cons ? C'est n'importe quoi. Quand je vois des Européens qui vivent librement, qui ne savent pas ce que c'est que de vivre dans une dictature et qui critiquent Charlie Hebdo, je les invite à émigrer en Iran et à y vivre pendant dix ans. On verra après ce qu'ils diront de la liberté. Peu importe qu'on aime Charlie Hebdo ou pas. Là n'est pas la question.

Et aujourd'hui, Charlie Hebdo est-il devenu le symbole de la liberté d'expression ?

Après ces horreurs, c'est comme une renaissance pour Charlie Hebdo. Charlie n'est plus un petit journal français. C'est devenu le plus grand journal de dessins de presse du monde. Charlie n'est plus Charlie. Et je comprends Luz qui s'inquiète d'être devenu un tel symbole. Parce que pour lui, cela veut dire avoir une grande responsabilité et être celui que tout le monde regarde. 

Vous êtes optimiste pour l'avenir de votre métier ?

Je suis très proche de mes collègues dans les pays arabes ou africains. Nous sommes très unis. Plus qu'avant. A cause de la montée de la menace islamiste et des menaces qui pèsent sur nous. Mon collègue malaisien Zunar est musulman et militant contre la corruption de l'Etat. Il n'a peur de rien, il a été arrêté, condamné, emprisonné plusieurs fois et il n'arrête pas. Même chose pour Dilem en Algérie.

Mohammad Saba'aneh, dessinateur palestinien, est emprisonné en Israël pour ses dessins. Michel Kichka, l'un des plus célèbres dessinateurs israéliens, a pris sa défense. Il nous a invités à dessiner pour lui apporter notre soutien. Quand un dessinateur a un problème, tous les dessinateurs s'unissent et commencent à dessiner. C'est la seule chose que nous puissions faire. C'est ce que nous avons fait pour Charlie Hebdo. Ça veut dire sensibiliser. Nous savons maintenant comment sensibiliser.

Et êtes-vous optimiste pour l'avenir de la liberté d'expression ?

La réaction du peuple français, qui est allé manifesté en masse après les meurtres dans la rédaction de Charlie Hebdo, m'a profondément touché. Les terroristes n'ont pas gagné. Les journaux ont gagné. La liberté a gagné. Après le 7 janvier, j'ai reçu beaucoup de messages de condoléances et de soutien. Je me suis demandé pourquoi moi. C'était très touchant. Je me suis senti une grande responsabilité.

Avec l'attentat contre Charlie Hebdo, les gens ont appris que le dessin de presse, ce n'est pas du tout rigolo. C'est une chose sérieuse. Après cette horreur, ils savent qu'un dessin de presse peut être dangereux. Et pas seulement pour celui qui le dessine. La liberté à un prix et elle a un ennemi toujours présent. Il faut rester vigilant et ne pas baisser la garde. Il ne faut pas oublier ce qui s'est passé à Charlie Hebdo le 7 janvier 2015. 

Kianoush Ramezani publie ses dessins sur son blog. Il organise la seconde édition du festival Sketch Freedom, une exposition internationale de dessins de presse qu'il a fondée, à Göteborg, en Suède. Elle s'ouvre le 22 janvier.