La polémique Farid Benyettou en quatre actes

L'ex-mentor des frères Kouachi publie un livre, "Mon djihad, itinéraire d'un repenti". Sa médiatisation, deux ans jour pour jour après l'attaque terroriste commise par ses anciens adeptes, choque.

Farid Benyettou, le 3 janvier 2017 à Paris.
Farid Benyettou, le 3 janvier 2017 à Paris. (PHILIPPE LAVIEILLE / MAXPPP)
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Benoît ZagdounFrance Télévisions

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Faut-il croire aux propos de Farid Benyettou lorsqu'il dit vouloir lutter contre la radicalisation et le terrorisme ? Et fallait-il lui donner la parole samedi 7 janvier, deux ans jour pour jour après l'attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo, commis en 2015 par les frères Kouachi dont il fut le mentor ? 

L'ancien salafiste quiétiste passé au jihadisme a eu parmi ses adeptes les Chérif et Saïd Kouachi en 2003 et 2004. "Emir" autoproclamé, il a été le recruteur de la "filière des Buttes-Chaumont", démantelée en 2005 à Paris, dont l'objectif était d'envoyer des jihadistes en Irak dans les rangs d'Al-Qaïda. Condamné à six ans de prison - dont quatre ans de sûreté -, il est sorti libre en 2009.  

A 35 ans, le "repenti" du jihad travaille désormais pour un cabinet de "conseil en déradicalisation" et veut faire connaître le processus de son embrigadement. Et dire comment on peut en sortir. Il sort un livre, Mon djihad, itinéraire d'un repenti, fruit d'entretiens accordés à Dounia Bouzar, figure – de référence hier, contestée aujourd'hui – de la lutte contre l'embrigadement jihadiste et multiplie les apparitions médiatiques pour en faire la promotion. Celle du 7 janvier a été celle de trop. 

Acte 1. Farid Benyettou passe à la télé pour l'anniversaire de l'attentat du 7 janvier

Farid Benyettou est l'invité, samedi 7 janvier, de l'émission "Salut les Terriens" sur C8. Casquette de Gavroche sur la tête, lunettes de soleil sur le nez, blouson de cuir sur le dos, l'ancien "émir" est interviewé par le présentateur, Thierry Ardisson. A la fin de l'interview, l'animateur lui demande : "Etes-vous Charlie ?" En guise de réponse, le "repenti" fouille dans sa poche et en sort un badge "Je suis Charlie" qu'il montre à la caméra. "Bien sûr que je suis Charlie", réplique-t-il.

Acte 2. Des associations et des proches de victimes protestent

L'Association française des victimes du terrorisme (AFVT) et l'Association Onze Janvier réagissent dans un communiqué tweeté samedi 7 janvier. Elles font part de leur "consternation" et critiquent une "réhabilitation à peine déguisée" de Farid Benyettou. Surtout, elles condamnent "l'instrumentalisation des dates commémoratives" et en appellent à "la décence" face à ce qu'elles considèrent comme "inacceptable" : un "plan média mercantile et cynique".

La dessinatrice de Charlie Hebdo, Coco, fait, elle aussi, part de sa désapprobation. Elle caricature Dounia Bouzar en lui faisant annoncer que Salah Abdeslam sera bientôt vigile au Bataclan. La dessinatrice représente aussi Farid Benyettou, carton à dessin sous le bras et crayon derrière l'oreille, refusé par l'hebdomadaire satirique. Ou encore elle dessine les deux en dédicace au pied de l'immeuble qui abritait la rédaction de Charlie Hebdo.

Acte 3. Des sénateurs saisissent le CSA

Deux sénateurs, la Républicaine Nathalie Goulet et le centriste André Reichardt, ont annoncé qu'ils avaient l'intention de saisir le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA), d'après un communiqué tweeté par une journaliste du Figaro. Ils dénoncent "une scène d'une rare indécence".

Pour ces deux élus, qui coprésident une mission d'enquête sur la lutte contre les réseaux jihadistes, l'interview de Farid Benyettou "ne pouvait pas être vue autrement que comme une provocation à l'égard des victimes du terrorisme islamiste".

Contactée par Le Huffington Post, la sénatrice de l'Orne déplore que Farid Benyettou "soit invité à faire sa promo un jour de commémoration""C'était le pire moment pour lui donner la parole", souligne-t-elle. Elle y voit une "violation de la mémoire des victimes".

Nathalie Goulet voit dans la publication du livre de Farid Benyettou un "mercantilisme de bas étage". Et elle juge que la déradicalisation "marche surtout pour le tiroir caisse de ceux qui s'en occupent".

Acte 4. Farid Benyettou promet "de ne plus intervenir publiquement"

"J’ai pris conscience que mes apparitions médiatiques ont mis plusieurs personnes mal à l’aise", écrit Farid Benyettou dans un communiqué. Et il promet : "Puisque je ne cherche pas à offenser qui que ce soit à travers mes propos, j’ai donc pris la décision de ne plus intervenir publiquement à compter de ce jour."

"Cela ne change néanmoins pas mon engagement, modère-t-il. Je ne peux rester muet quand je sais que mon témoignage peut aider à mieux lutter contre l’idéologie djihadiste. Ce serait être coupable une deuxième fois."

"Par ce livre, j’ai voulu et je continue à vouloir empêcher que d’autres soient séduits par ces mêmes utopies que j’ai défendues pendant toutes ces années au point d’en oublier la réalité : l’idéologie djihadiste prône avant tout la haine, la destruction et le meurtre de tout ce qui est différent ou de tous ceux qui pensent différemment", plaide encore l'ancien mentor des frères Kopuachi. Et il conclut : "En aucun cas je n’ai cherché à ce que l’on excuse mes fautes, ce serait d’ailleurs impossible."