Des personnes sans domicile fixe aux copropriétaires qui n'arrivent plus à payer leurs charges, des locataires expulsables à ceux qui vivent dans des appartements surpeuplés, la Fondation Abbé Pierre évalue à 8,5 millions au moins – et probablement plutôt dix millions en raison du retard de certains indicateurs –  le nombre de personnes touchées par la crise du logement, dans un rapport rendu public vendredi 31 janvier.

Alors qu'elle commémore samedi les 60 ans de l'appel de son fondateur à une "insurrection de la bonté", le 1er février 1954, l'association pousse un nouveau cri d'alarme. Tour d'horizon en quelques chiffres  :

Plus de 5 millions de personnes fragilisées

Pour la Fondation, plus de 5 millions de personnes sont fragilisées sur les questions de logement. En filigrane, la précarisation de l’emploi et le chômage qui augmente.

Dans cette population fragilisée, on retrouve les 3,2 millions d'hommes, femmes et enfants en situation de surpeuplement au sens large et 1,2 million de locataires qui ne paient pas leurs loyers, et qui sont donc, à terme, menacés d'expulsions.

3,5 millions de "pas-logés" ou de mal-logés 

Qui la Fondation inclut-elle dans ce groupe ? Ceux qui n'ont pas de domicile personnel : les sans-domicile (141 500 personnes, selon une enquête de l'Insee en 2012), les personnes logées en résidences sociales, hébergées en chambre d'hôtel ou celles qui vivent toute l'année dans des habitations de fortune (cabanes, campings, mobile homes : ils étaient 85 000 lors du recensement de 2006). 

Elle y classe aussi ceux qui vivent dans des conditions de logement très difficiles, soit plus de 2 millions de personnes. Parmi elles, 800 000 sont en situation de "surpeuplement accentué" (comme le décrit l'Insee dans son enquête sur le logement, en 2006). 

Les jeunes, notamment, sont particulièrement touchés. Ils "cumulent les fragilités préoccupantes" puisqu'ils subissent à la fois des difficultés d’emploi et des difficultés de logement. La moitié des salariés de moins de 25 ans, note la Fondation, sont obligés d'accepter un "travail en miettes" (CDD, intérim, etc.), contre 13% pour l'ensemble de la population.

Or – double peine – les petits logements, les seuls qu'ils puissent payer, sont aussi les plus chers au mètre carré. Subissant une forte rotation de locataires, ce sont ceux dont le loyer a le plus augmenté. Il n'est donc pas surprenant que 44% des jeunes expliquent qu'ils vivent encore chez leurs parents parce qu'ils n'ont pas trouvé de logement à un prix abordable, selon une étude du Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (Crédoc) de mars 2011. 

Que ce soit dans cette catégorie des fragilisés ou chez les mal-logés, la Fondation signale aussi 3,8 millions d'habitants en précarité énergétique. En clair, ils sont contraints de consacrer plus de 10% de leur budget au chauffage.

2 millions d'emplois non pourvus à cause du coût du logement

Si l'emploi influe de façon évidente sur la qualité du logement, le coût du logement, à l'inverse, pèse sur l'emploi, parfois au détriment des employeurs.

Dans une étude réalisée en 2012 pour l'organisation patronale du Medef, le Crédoc estime que 2 millions de personnes ont refusé un emploi à cause du surcroît de dépenses liées au logement. 

Les problèmes de logement des salariés affectent 40% des entreprises, selon la même étude. Et le problème a pris une telle ampleur dans les régions où l'immobilier est hors de prix (notamment l'Ile-de-France et la Côte d'Azur) que certaines entreprises ou établissements publics, comme les hôpitaux, peinent à recruter.

Un médecin urgentiste de la CGT résume ainsi la situation dans les établissements parisiens : "En Ile-de-France, les hôpitaux sont concentrés à Paris. Résultat : les vieux médecins habitent dans Paris, les jeunes en première couronne, les infirmières en deuxième couronne et les autres encore plus loin." Si loin qu'un agent hospitalier était "en arrêt maladie à la fin de chaque mois. Il faisait 150 km pour venir au travail et il ne lui restait plus un sou après trois semaines", rapporte la Fondation Abbé Pierre.

1,7 million de demandeurs de logements sociaux

Plusieurs facteurs se conjuguent pour amplifier la demande de logements sociaux. La crise n'a pas seulement aggravé le chômage, elle a augmenté de 890 000  le nombre de pauvres entre 2008 et 2011. Ils représentent désormais 14,3% de la population française.

Résultat : la France comptait 1,7 million de demandeurs de logements sociaux en septembre 2013. "Ceux qui avaient des scrupules auparavant n'hésitent plus à demander" ce type de logements, note la Fondation.

Mais ces demandes sont le plus souvent insatisfaites, puisque les bailleurs sociaux ne répondent chaque année qu’à un quart des demandes. Et, à l'automne 2012 encore, alors que la loi augmentait les pénalités contre les communes à trop faible quota de logements sociaux, certaines villes étaient rétives à augmenter leur parc.

Construire 500 000 logements par an : objectif non tenu 

Face à ce sombre constat, quel est le bilan du début de quinquennat Hollande en matière de logement ? Si l'association se félicite – avec des bémols – de la loi ALUR (accès au logement et urbanisme rénové), de l'encadrement des loyers et de l'ambition gouvernementale affichée de "favoriser la construction de 500 000 logements par an, dont 150 000 logements sociaux", elle souligne  qu'"on n’y sera pas". Et que les objectifs "sont loin d'être atteints puisqu'un peu plus de 330 000 logements devaient être mis en chantier en 2013 et 117 000 logements sociaux financés."

En revanche, un bon point est décerné au président de la République sur sa promesse de campagne d'augmenter à 25% la proportion obligatoire de logements sociaux dans les villes, contre 20% actuellement. La promesse a été tenue, avec le vote de cette mesure par l'Assemblée en septembre 2012. Mais la Fondation note aussi que les logements sociaux neufs sont trop chers par rapport aux ressources des demandeurs. 

Enfin, la Fondation déplore que l’année 2013 n’ait pas été celle de la rupture attendue, celle du "choc de solidarité", alors que l'on compte plus de 3,5 millions de mal-logés. Et elle juge nécessaire un "plan quinquennal contre la pauvreté".