"C'est de l'esclavage" : des chauffeurs de VTC en grève racontent leur galère

Excédés par la hausse des marges d'Uber, ces chauffeurs ont manifesté, jeudi, à Paris. Entre journées à rallonge et revenus trop faibles, cinq d'entre eux racontent leurs galères à franceinfo.

Des chauffeurs de VTC manifestent, le 15 décembre 2016 à Paris.
Des chauffeurs de VTC manifestent, le 15 décembre 2016 à Paris. (LIONEL BONAVENTURE / AFP)
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Thomas BaïettoFrance Télévisions

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Des centaines de berlines noires, à l'arrêt. Les chauffeurs de VTC ont manifesté, jeudi 15 décembre à Paris, leur colère contre les applications de réservation, comme Uber ou Le Cab. La récente hausse de la commission prélevée (qui est passée de 20 à 25%) par Uber, le numéro un du secteur, est la goutte d'eau qui a fait déborder le vase de leurs difficultés financières et personnelles.

Cinq d'entre eux racontent à franceinfo leurs journées interminables et leurs revenus de plus en plus faibles.

Yacine, 32 ans :  "Il m'est arrivé de travailler 18 heures d'affilée"

"Nos marges baissent, les prix augmentent, il n'y a qu'Uber qui en profite." Adossé à sa voiture, Yacine résume en une phrase la colère de ses collègues. "C'est mieux de sacrifier quelques jours de travail, plutôt que de travailler des années pour gagner des miettes", explique-t-il pour justifier sa présence porte Maillot.

Lui travaille 12 heures par jour, "parfois 15" et même, une fois, "18 heures d'affilée". Son revenu moyen oscille entre 1 700 et 1800 euros nets par mois : "C'est en dessous du smic si vous calculez à l'heure", souligne-t-il. Il paie ses impôts en France, contrairement à Uber, qui se fait "des millions d'euros" en quelques jours. Yacine aimerait que le gouvernement "protège mieux les chauffeurs de VTC".

Karim*, 36 ans : "La moitié de la profession est en mode divorce"

Karim*, trois ans de métier, n'a pas dormi de la nuit. Mais il lui reste assez d'énergie pour raconter ses difficultés financières - "750 euros le mois dernier pour 70 heures par semaine" - et personnelles. Chaque jour, il rentre à 2 heures du matin et dort quand tout le monde se réveille. "Ma femme est un peu compréhensive, mais elle a ses limites. Quand vous passez 15 jours sans même vous dire bonjour, évidemment, ça part en couille, résume-t-il. La moitié de la profession est en mode divorce."

Pour toutes ces raisons, Karim va changer de métier. "Je lâche l'affaire, j'ai remboursé ma voiture", souffle-t-il. Achetée il y a trois ans, à ses débuts, sa Peugeot 508 lui a coûté 38 000 euros et un emprunt de 24 mois. Mais il ne pourra même pas profiter de cet investissement. "Elle a 321 000 km au compteur, elle ne vaut plus rien, personne ne va me l'acheter", se désole le trentenaire.

Amine, 32 ans : "J'ai vu la descente aux enfers"

Parmi les chauffeurs VTC, Amine est un ancien : cela fait cinq ans qu'il sillonne les rues de la capitale au volant de sa berline. "J'ai vu la descente aux enfers. Avant, on pouvait gagner entre 3 000 et 4 000 euros par mois. Ce n'est vraiment plus la même chose", raconte-t-il. Aujourd'hui, il gagne plutôt 1 200 euros par mois, pour 12 heures de travail par jour, 6,5 jours sur 7. "Résultat : 3,80 euros de l'heure, ça fait pas le smic horaire [9,67 euros]", résume-t-il.

Grâce à la clientèle qu'il s'est constituée au fil des années, il a pu "couper l'application". "C'était de l'esclavage, et encore, je suis gentil", dénonce-t-il. Mais il a quand même tenu à être là, pour "soutenir les collègues" contre "la dictature des applications".

JR, 42 ans : "On fait parfois 2 km pour une course de 4 euros"

JR s'est lancé dans le métier il y a un an. Contrairement à beaucoup de ses collègues, il a pu acheter sa voiture cash, 36 000 euros. "C'est ce qui me sauve", explique-t-il aujourd'hui. "Je travaille 12 heures par jour, 7 jours sur 7. Quand il me reste 1 200 euros à la fin du mois, je suis content", résume le quadragénaire, qui travaille avec Uber, Allocab et Drive. Il reproche aux applications un taux de commission trop élevé, une course minimum trop faible et aucune visibilité sur la course qu'il prend. "Parfois, on fait 2 km pour aller chercher le client qui va faire une course de 4 euros", regrette-t-il. 

JR n'est pas non plus tendre avec certains clients, "qui font 200 m pour aller chercher une baguette ou qui ouvrent une bouteille d'eau pour une seule gorgée". Toutes ces contrariétés pèsent sur sa vie familiale, qui a en a "pris un coup""Je ne suis pas le père idéal", déplore le chauffeur VTC. Il n'est pas sûr de continuer dans le métier : "Si ça s'améliore, oui. Sinon, je peux pas travailler gratuitement..."

Eric*, 40 ans : "L'ubérisation, aujourd'hui, c'est nous, demain, ce sera vous"

Chauffeur Uber, Le Cab et Chauffeur privé, Eric* est dans le métier depuis 2013. Comme ses collègues, il travaille beaucoup, entre 80 et 90 heures par semaine. Et lui non plus ne s'y retrouve pas, même s'il s'en sort mieux que d'autres : 8 800 euros de chiffre d'affaires mensuel, pour 2 780 euros nets de revenu. "Depuis trois ans, j'ai dû donner 60 000 euros de commission. Avec ça, j'aurais pu m'acheter la voiture de 'K 2000'", ironise-t-il.

Le quadragénaire dénonce un "salariat déguisé", avec un patron qui n'écoute jamais ses salariés et des liens de subordination cachés, mais bien réels. "Quand on vous propose une course sur Le Cab, vous n'avez pas de bouton pour refuser. Et si vous ne l'acceptez pas, vous êtes déconnectés 15 minutes". Quinze minutes de perdues pour leur journée de travail. Il met en garde les clients de ces applications : "L'ubérisation, aujourd'hui, c'est nous, demain, ce sera vous. La tentation est grande pour les patrons de passer tout le monde en auto-entrepreneur."

* Les prénoms ont été modifiés à la demande des chauffeurs