Baisse du niveau sonore en concert : "Il y a des salles où on ne pourra techniquement plus jouer"

Pour protéger l’audition du public, un décret impose aux salles de concert, aux discothèques et aux festivals de baisser le volume de trois décibels. Une mesure qui risque de toucher plus durement certaines petites salles.

Des fans assistent à un concert du groupe Coldplay, le 15 juillet 2017, au Stade de France, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). 
Des fans assistent à un concert du groupe Coldplay, le 15 juillet 2017, au Stade de France, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis).  (GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP)
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Laura WelfringerfranceinfoFrance Télévisions

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Ce sont trois décibels qui font déjà frémir certains organisateurs de concerts. Le 1er octobre 2018 au plus tard, le niveau sonore maximum autorisé dans les lieux diffusant de la musique amplifiée passera de 105 à 102 décibels A (dBA), selon un décret paru mercredi 9 août

Conçue pour "protéger l'audition du public" et "la santé des riverains", cette règle s'appliquera dans les lieux clos (salles de concert et discothèques) ainsi que dans les festivals en plein air, qui n'étaient, jusqu'ici, pas concernés par la réglementation. 

Une baisse peu perceptible

Que les mélomanes se rassurent : ils percevront à peine la différence. Leur oreille interne, en revanche, appréciera. Car selon le Centre d'information et de documentation sur le bruit, l'oreille "commence à souffrir sans que nous le sachions à partir d'une exposition à 85 décibels pendant 8 heures". 

Conscients du danger, certains gérants de salles s'imposent d'ailleurs déjà des règles plus strictes que celles définies par le décret. A Paris, le texte n'aura "a priori aucune" retombée sur Le Baiser salé, mythique club de jazz d'une capacité de "70 personnes""Quand on a fait l'étude d'impact, (...) on a vu qu'à 95 dBA on était bien, parce que la salle est petite et que cela ne dérangeait pas les gens autour", se souvient Maria Rodriguez, programmatrice du lieu.

On ne peut pas se permettre de faire comme dans les années 80, où on jouait à fond sur les amplis. Aujourd'hui, on est plus dans l'harmonie, dans l'écoute.

Maria Rodriguez, programmatrice du Baiser salé

à franceinfo

A l'autre bout de l'échelle, "les festivals (...) respectaient l'ancienne réglementation des 105 dBA, et parfois même étaient déjà à 102 dBA", affirme Angélique Duchemin, coordinatrice d'AGI-SON, structure créée par les acteurs du spectacle vivant pour traiter ces questions avec les pouvoirs publics.

Casse-tête pour les petites salles

Pourtant, le décret divise les professionnels. "C'est une baisse importante qui est demandée au secteur", s'inquiète Jérémy Galliot, chargé de projet à la fédération Hiero Limoges, qui organise des concerts et sensibilise les jeunes aux risques auditifs. "Il sera plus facile de faire respecter la législation dans une grande salle type Zénith que dans une petite salle de 200 personnes", résume Guillaume Chauvet, responsable technique à Eldora Productions, qui fournit du matériel de sonorisation pour les événements musicaux.

Dans un espace aussi vaste (2 400 places assises) que la Grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris, par exemple, "baisser le volume" ne posera pas de problème, car les spectateurs n'entendent que le son venant des haut-parleurs ("la façade"). "Le batteur peut taper comme il en a envie, c’est l’ingénieur du son qui va régler le son", assure Jean-Rémi Baudonne, directeur technique des salles de la Cité de la musique-Philharmonie de Paris. 

La nouvelle réglementation va nous aider à faire comprendre aux ingénieurs du son (...) qu'il vaut mieux jouer moins fort. (...) Cela va les obliger à travailler davantage dans la précision.

Jean-Rémi Baudonne, directeur technique des salles de la Cité de la musique-Philharmonie de Paris

à franceinfo

Sauf que "dans les toutes petites salles où, en tant que public, vous êtes pratiquement sur les genoux du batteur, ce n'est pas le son de la façade dont vous bénéficiez, mais le son de la scène", explique Angélique Duchemin. Or, selon elle, le son de la scène est "bien souvent au-delà de la réglementation" dans les lieux exigus et réverbérantspuisque certains instruments sont très sonores, même "sans amplification".

Si on est dans une toute petite salle de 200 personnes et qu'on a un batteur (...) qui frappe assez fort à l'état naturel, la batterie, à elle seule, peut arriver presque à 105 dBA.

Guillaume Chauvet, responsable technique à Eldora Productions

à franceinfo

"Un problème gigantesque"

Difficile, dans cette configuration, d'appliquer le décret, qui requiert de se limiter à 102 dBA en tout point "accessible au public". Autre point de crispation : "La limite des 118 dBC, qui est la prise en compte des basses fréquences", indique Angélique Duchemin. D'une part, "les fréquences basses sont très mouvantes, donc d'un point à l'autre d'un lieu, vous n'aurez jamais les mêmes mesures", prévient-elle. D'autre part, "à proximité des subs [les éléments qui transmettent les basses lors d'un concert], il est courant de mesurer entre 130 et 135 dBC", renchérit David Rousseau, électro-acousticien, contacté par franceinfo.

Selon lui, la mise en œuvre du décret  va "poser un problème gigantesque", car elle implique de "changer la façon dont on diffuse le son : au lieu de mettre les subs par terre, on devra les mettre en hauteur". Or, la majorité des subs commercialisés "ne sont pas accrochables", relève-t-il.

Ce qu'on demande de faire là, c'est juste impossible, technologiquement parlant.

David Rousseau, électro-acousticien

à franceinfo

Sans compter que tous les lieux n'ont pas les dimensions nécessaires à l'installation de matériel en hauteur. Résultat : "Il y a des salles où on ne pourra techniquement plus jouer", s'alarme David Rousseau. Autre écueil : "si l'on accroche les subs", l'impact sera "plus important au niveau du voisinage", met en garde Angélique Duchemin, tandis que le public éloigné de la scène risque de n'avoir "plus de son", selon David Rousseau. 

Sanction économique

Rénovations, achat de sonomètres, acquisition de casques anti-bruit pour les enfants... "Cette réglementation va avoir un impact financier très important", prédit Angélique Duchemin. D'autant qu'il faudra "créer des zones de repos auditif ou, à défaut, ménager des périodes de repos auditif, au cours desquelles le niveau sonore ne dépasse pas (...) 80 décibels", selon le décret. "Je ne suis pas sûre que, dans un an, on soit totalement prêts", avoue Angélique Duchemin.

Les sanctions prévues en cas de non respect des règles sont sévères : une contravention de 1 500 euros (3 000 en cas de récidive) et la confiscation du matériel de sonorisation. 

On va favoriser les très grands lieux en empêchant la scène émergente, la scène découverte, de fleurir dans les cafés concerts.

Jérémy Galliot, chargé de projet à la fédération Hiero Limoges

à franceinfo

"Censure esthétique"

Très remonté contre ce décret, Jérémy Galliot va jusqu'à redouter "des censures esthétiques". "Quand on joue de la batterie dans un groupe de rock, on ne peut pas jouer avec des balais comme on peut le faire en jazz", martèle-t-il. Quant à la limite des 118 dBC, elle sera très problématique pour les "musiques actuelles""les musiques électroniques, le reggae, le dub. Ces musiques-là, sans basses fréquences, ne veulent plus rien dire", s'alarme Angélique Duchemin.

Un arrêté doit encore paraître afin de définir les conditions d'application du décret. A défaut de calmer toutes les inquiétudes du secteur, il devrait permettre aux professionnels d'envisager leur avenir plus précisément.