C'est quoi cet "ultra-noir" qu'Anish Kapoor est le seul artiste à pouvoir utiliser ?

L'artiste britannique a désormais l'exclusivité de l'usage artistique du Vantablack. Ce n'est pas une couleur, mais un procédé qui permet d'obtenir un noir presque parfait.

Zoom sur la photo d'une feuille d'aluminium couverte de Vantablack, le 14 juillet 2015. (Voir l'originale dans l'article)
Zoom sur la photo d'une feuille d'aluminium couverte de Vantablack, le 14 juillet 2015. (Voir l'originale dans l'article) (ZJAN / WENN.COM /SIPA)
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C'est comme regarder dans un trou noir, plonger dans les abysses. Ainsi peut-on décrire le Vantablack, un noir si profond qu'il "fait perdre tous repères", selon l'artiste britannique Anish Kapoor. Le Daily Mail affirme, samedi 27 février, que le sculpteur a acheté "les droits exclusifs sur la peinture noire la plus pure". Ce n'est pas tout à fait exact. Anish Kapoor en a acheté les droits partiels, limités au domaine artistique, selon le nouveau site de la société Surrey NanoSystems (en anglais), mis en ligne mercredi 2 mars. Et le Vantablack n'est pas une peinture, ni une couleur, c'est un revêtement, issu d'un processus de fabrication complexe.

Francetv info vous explique ce qu'est cet "ultra-noir".

Comment obtient-on ce noir, plus noir que le noir ?

Si vous pensiez qu'il n'existait qu'un noir, c'est raté. Selon le matériau qui le compose, le noir absorbe ou reflète plus ou moins la lumière et apparaît donc différemment à l'œil humain. C'est là la particularité du Vantablack. Il ne s'agit pas d'une peinture en vente en pot de cinq litres dans un magasin de bricolage. Le Vantablack est en réalité un processus de fabrication. "Vanta" est l'acronyme de Vertically aligned nanotubes arrays, en anglais : séries de nanotubes alignés verticalement.

Pour donner à un objet ce noir le plus noir du monde, il faut le couvrir de ce matériau. En apparence, c'est comme peindre à la bombe. Sauf que cette "peinture" est composée de nanotubes de carbone, 10 000 fois plus fins qu'un cheveu, serrés les uns contre les autres, comme les arbres d'une forêt très dense. La lumière ne peut donc pas se réfléchir sur la surface couverte de ce matériau. Elle rebondit entre les nanotubes, et se retrouve piégée dans le matériau, presque totalement absorbée et invisible à l'œil.

Précisément, le Vantablack absorbe 99,96% de la lumière visible. Mais pour en arriver là, il faut ensuite "cuire" le matériau dans un générateur plasma, qui va, en résumé, semer le désordre dans les nanotubes, afin d'empêcher encore mieux la lumière de s'échapper de son piège. L'animateur Marty Jopson et l'équipe de l'émission "The One Show", sur la BBC, s'est rendue dans le laboratoire de Surrey NanoSystems, pour tester et filmer le procédé.

A quoi ressemble ce super-noir ?

Le Vantablack est "si profondément noir que vous yeux ne peuvent presque pas le voir", selon Anish Kapoor, qui travaille avec Surrey NanoSystems depuis 2014. "Trou noir", "abysse", "vide", sont d'ailleurs les termes les plus courants pour tenter de définir la sensation que provoque ce super-noir, qui peut désorienter le spectateur. En effet, couvert de Vantablack, un objet en trois dimension vu de face semble être parfaitement plat.

Voilà par exemple une feuille d'aluminium couverte de Vantablack.

Feuille d'aluminium couverte de Vantablack, le 14 juillet 2014.
Feuille d'aluminium couverte de Vantablack, le 14 juillet 2014. (ZJAN / WENN.COM / SIPA)

Et voici le résultat de l'expérience de Marty Jopson, exposé au Science Museum de Londres (Royaume-Uni).

Est-ce vraiment le noir le plus noir de l'univers ?

Ce n'est pas l'avis de tout le monde. Sur son site web, l'artiste belge Frederik de Wilde expose son œuvre intitulée NANOblck-Sqr#1, elle aussi réalisée à partir de nanotubes de carbone. Pendant 10 ans, il a travaillé à l'élaboration du matériau et collaboré avec la Nasa, depuis 2013, pour devenir le pionnier du super-noir. Dans un entretien au magazine Dazed (en anglais), il tacle le Vantablack, "basé sur les données publiées par mes partenaires scientifiques notamment".

Frederik de Wilde veut créer le "corps noir parfait", c'est-à-dire atteindre un noir "qui couvre tout le spectre lumineux, pas uniquement la lumière visible". "Ce n'est qu'à ce moment-là qu'on pourra parler du noir le plus noir de tous les temps et nous en sommes encore très loin", assure-t-il. D'ici là, chaque centième de pourcentage couvert compte.

NANOBlck_Sqr #1 UNPAINTED media art fair 2014

Posted by Frederik De Wilde - G0ld1[locks] on Saturday, 25 January 2014

Que signifie cet ultra-noir ?

Le noir fascine peintres et sculpteurs depuis toujours. D'autant plus qu'il a longtemps été quasiment impossible de créer le pigment noir parfait. Le pigment obtenu naturellement grâce aux résidus de fumée était trop instable et l'ivoire brûlé hors de prix. Mais la maîtrise de cette couleur des ténèbres et de l'autorité, entre autres, a marqué les œuvres de Rembrandt, prince du clair-obscur ou de Manet, le maître impressionniste… L'histoire de l'art retient aussi le Carré noir de Kasimir Malevitch, comme acte de naissance du suprématisme.

"Carré blanc", de Kasimir Malevitch, exposé à la Tate Modern, à Londres, le 15 juillet 2014.
"Carré blanc", de Kasimir Malevitch, exposé à la Tate Modern, à Londres, le 15 juillet 2014. (SCOTT GARFITT / CARTEL / REX / SIPA)

En mars 2015, Anish Kapoor expliquait à ArtForum que le Vantablack, en étant "le plus noir de l'univers, après les trous noirs", avait presque "perdu sa matérialité". "C'est une chose physique que vous ne pouvez pas voir, ce qui lui donne une dimension transcendentale, je trouve cela captivant", détaillait l'artiste. Ce noir renvoie le sculpteur au "moi" psychanalytique et à la quête de soi : "Quand on imagine ce "moi", on se figure toujours un endroit obscur, calme ou non, profondément enfoui en soi."

A quoi ce super noir peut-il servir ?

Au-delà de la fascination des artistes pour le noir exceptionnel du Vantablack, les usages de ce procédé sont multiples. Comme l'explique Surrey NanoSystems dans un communiqué (en anglais), utilisé pour construire des téléscopes, "il réduit les lumières parasites, améliorant leur capacité à voir les lumières les plus faibles, celles des étoiles les plus lointaines". 

Sa grande résistance aux chocs, aux vibrations et aux variations de température, lui ouvre des possibilités d'applications dans les domaines de "la défense et de l'espace". Et Surrey NanoSystems précise que son Vantablack est aussi "super-hydrophobe". Il ne peut pas être mouillé, même plongé dans l'eau.

Happy Friday!This is a 15mm Vantablack coated ball being dipped into a bowl of water. The surface is now super-hydrophobic so water refuses to interact with it in any way!

Posted by Surrey NanoSystems on Friday, 15 January 2016

Ce noir plus que mat reste un produit de luxe, qui peut trouver sa place dans la joaillerie, mais aussi le marketing haut de gamme. Une marque de déodorant s'est offert en 2015 une édition unique de son flacon aérosol, couvert de Vantablack, pour faire la promotion de sa dernière gamme, assurant au passage une belle publicité à Surrey NanoSystems.