Dominique Marchal, victime des pesticides : "Mon histoire, c'est celle de tous les agriculteurs"

Ce céréalier de Meurthe-et-Moselle est atteint d'un cancer du sang depuis 2002. Son cas a été reconnu comme maladie professionnelle due à l'usage des pesticides.

Le céréalier Dominique Marchal dans un des champs proches de son exploitation de Serres (Meurthe-et-Moselle), le 29 janvier 2016. 
Le céréalier Dominique Marchal dans un des champs proches de son exploitation de Serres (Meurthe-et-Moselle), le 29 janvier 2016.  (JULIE RASPLUS / FRANCETV INFO)
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Dans une combinaison bleue, le jeune Dominique Marchal prépare le mélange de pesticides qu'il s'apprête à épandre sur ses champs, à même le tracteur. L'agriculteur, qui ne se protège pas le visage, respire les effluves sortant du pulvérisateur. C'est en faisant du tri dans ses papiers qu'il est retombé sur ce cliché datant d'août 1988. Vendredi 29 janvier, il s'étonne encore de la scène. A l'époque, il était loin de se douter que son métier finirait par le rendre malade et invalide à 35%.

-Dominique Marchal attend, jeudi 21 avril 2016, le délibéré dans le procès en appel où il demande à être indemnisé par le Fonds de garantie de l'Etat-

>> CARTE. Quels pesticides dangereux sont utilisés près de chez vous ?

L'agriculteur Dominique Marchal en train de préparer le mélange à pulvériser sur ses champs, en août 1988. 
L'agriculteur Dominique Marchal en train de préparer le mélange à pulvériser sur ses champs, en août 1988.  (DOMINIQUE MARCHAL)

A 57 ans, ce céréalier lorrain est atteint d’un syndrome myéloprolifératif, une forme de cancer du sang. Toutes les trois semaines, une infirmière vient lui administrer une piqûre dans le cadre de sa chimiothérapie entamée en 2007. "Le week-end et la semaine d'après, je suis un peu K.-O.", reconnaît le quinquagénaire aux cheveux grisonnants, qui a dû embaucher un salarié pour pallier ses absences. Dominique est suivi tous les six mois, mais ne souhaite pas "s'apitoyer sur sa maladie".

Un cancer du sang à 44 ans

Son cancer a été diagnostiqué en 2002, à la faveur d’un examen révélant un nombre trop élevé de plaquettes. L'agriculteur, alors âgé de 44 ans, fait tout de suite le lien avec son travail. "Depuis mon entrée dans l'entreprise familiale, en 1977, c'est moi qui faisais les semis et les pulvérisations. Vu la surface traitée, c'était quasiment sûr", raconte-t-il, assis dans le bureau de son exploitation de Serres (Meurthe-et-Moselle). Toute sa vie, Dominique a manipulé des quantités de pesticides, en a respiré les effluves et a reçu des particules lors des épandages dans ses champs de blé, de colza ou d’orge. 

On était dans les années 80, c'était la production qui comptait. Aucune précaution n'était prise. On remplissait de pesticides le réservoir des tracteurs le nez au-dessus du pulvérisateur. Or, on sait aujourd'hui que les vapeurs sont dangereuses.

Dominique Marchal

à francetv info

Sur les traces du benzène

Quand il est tombé malade, le syndrome myéloprolifératif était déjà inscrit au tableau des maladies professionnelles agricoles. Cette maladie est liée à l'exposition au benzène, une molécule dont l'usage est très réglementé. Pourtant, quand le céréalier contacte la MSA, la mutuelle sociale agricole, on lui assure "qu'il n'y en a plus dans les produits depuis des années". S'il ne le croit pas, à lui de prouver le contraire.

Poussé par son épouse, l'agricuteur se lance dans la bataille. "Sans elle, je n’aurais rien fait", avoue-t-il, pudique. Sa femme entreprend "un travail de titan", retrouve les factures des 150 produits utilisés par Dominique et en épluche les fiches de sécurité. Or, aucun bidon ne mentionne la présence de benzène. En 2004, le couple, seul contre tous, dépose un recours devant le tribunal des affaires de sécurité sociale d'Epinal. "Certains ont tenté de nous décourager et de nous faire peur", se rappelle-t-il.  

Malgré le peu de soutien, il finit par se tourner vers un toxicologue pour une analyse des produits. Le résultat est sans appel. "Sur la quinzaine de produits que j'ai apportés, la moitié contenait du benzène", indique-t-il. Difficile de ne pas reconnaître son cas comme maladie professionnelle. L'affaire, qui fait jurisprudence, est médiatisée. 

Une longue bataille pour une indemnisation

Dix ans après le début de son combat, Dominique Marchal n'a perçu aucun dédommagement. Tout juste reçoit-il, depuis un an, 189 euros par mois du fait de son invalidité. "Ça paraît un peu dérisoire", admet-il. En 2015, la Cour de cassation a annulé la condamnation de l'Etat à l'indemniser au titre du préjudice subi. Le dossier a été renvoyé en appel. La prochaine audience aura lieu en février, à Metz.

Cette décision est importante pour moi et ceux qui suivent derrière. Ça ouvrirait une brèche.

Dominique Marchal

à francetv info

Car s'il persiste dans son combat, c'est avant tout pour les autres victimes potentielles. "Mon histoire, c'est celle de tous les agriculteurs qui risquent d'être malades à force d'être exposés à un cocktail de produits. C'est un combat contre toutes les firmes phytosanitaires", souligne-t-il.

La difficile (et lente) évolution des agriculteurs

Grâce à l'association Phyto-Victimes, dont il est l'un des vice-présidents, Dominique Marchal tente d'aider des agriculteurs, atteints d'un cancer ou de la maladie de Parkinson, à faire reconnaître leur cas comme maladie professionnelle. Il connaît bien Paul François, cet agriculteur charentais intoxiqué à un herbicide et qui a remporté son bras-de-fer contre le géant américain des pesticides Monsanto.

Le combat n'est pas aisé. "On est les premiers concernés, et pourtant on sous-estime les risques. Il y a une prise de conscience, mais ce n'est pas pour ça que les agriculteurs font plus attention", regrette Dominique Marchal, pour qui les pesticides sont encore un sujet tabou chez ses confrères. Dans sa ferme, le salarié qui le remplace pour l'épandage semble peu s'inquiéter des risques qu'il encourt. Il oublie parfois de mettre son masque de protection. Difficile d'apprécier la nocivité d'un pesticide : "Les produits sont parfois inodores. Donc tu te dis qu'il n'y a rien de grave derrière." 

Dominique Marchal montre la combinaison que doit porter son salarié avant d'épandre les produits, le 29 janvier 2016, près du local à pesticides de son exploitation de Serres (Meurthe-et-Moselle).
Dominique Marchal montre la combinaison que doit porter son salarié avant d'épandre les produits, le 29 janvier 2016, près du local à pesticides de son exploitation de Serres (Meurthe-et-Moselle). (JULIE RASPLUS / FRANCETV INFO)

Les habitudes mettent du temps à changer. A part passer au bio – un processus long et coûteux –, les agriculteurs n'ont pas de réelles solutions face aux produits dangereux.

J'en connais qui ont eu une maladie du sang, ont subi une greffe et qui, aujourd'hui, remontent sur leurs tracteurs comme si de rien n'était et répandent leurs produits.

Dominique Marchal

à francetv info

Pour le céréalier, c'est tout le système agricole qu'il faut faire évoluer. Il s'est inscrit auprès du réseau de fermes pilotes DEPHY qui tente, depuis 2009, de produire autrement en utilisant moins de produits phytosanitaires. Mais le chantier prendra des années.