Lutte contre le chômage : "Former pour former n'est absolument pas efficace"

Ancien délégué à l'emploi et à la formation professionnelle, Bertrand Martinot réagit au plan d'urgence pour l'emploi présenté par François Hollande. Il juge sévèrement les mesures annoncées par le président.

La ministre du Travail Myriam El Khomri et le ministre des Finances Michel Sapin visitent un centre d'apprentissage, le 16 octobre 2015, à Champs-sur-Marne (Seine-et-Marne). 
La ministre du Travail Myriam El Khomri et le ministre des Finances Michel Sapin visitent un centre d'apprentissage, le 16 octobre 2015, à Champs-sur-Marne (Seine-et-Marne).  (JACQUES DEMARTHON / AFP)

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Inverser la courbe, plus que jamais. A un an de la présidentielle, François Hollande a annoncé, lundi 16 janvier 2016, une série de mesures d'urgence pour lutter contre le chômage. Le chef de l'Etat a fait de ce combat une priorité de son quinquennat, et la condition sine qua non pour se représenter en 2017 alors que le nombre de demandeurs d'emploi totalement sans activité dépassait les 3,5 millions en novembre.

Parmi ces mesures, un plan d'un milliard d'euros pour former 500 000 demandeurs d'emploi, et la relance de l'apprentissage. Ces mesures seront-elles efficaces ? Francetv info a interrogé Bertrand Martinot, ancien conseiller de Nicolas Sarkozy (de 2007 à 2012) et auteur du livre Chômage : inverser la courbe (éd. Manitoba/Les Belles Lettres).

Francetv info : Que pensez-vous de ce plan de formation de 500 000 chômeurs ?

Bertrand Martinot : On reste dans le classique : il y a des annonces de plans de formation de demandeurs d'emploi quasiment tous les deux ou trois ans. La seule différence avec les plans précédents, c'est l'ampleur : 500 000 formations supplémentaires dans l'année. A supposer que l'objectif soit atteignable, ce qui suppose une augmentation de 80% du nombre d'entrées en formation des chômeurs, reste la question de l'après. S'il n'y a pas de travail après la formation, ça ne sert pas à grand-chose.

Former pour former n'est absolument pas efficace si ce n'est pas articulé à la création d'emplois. Or, il n'y a pas de création d'emplois dans ce pays depuis des années. Là où l'Allemagne crée 350 000 emplois marchands par an, l'Espagne plus de 400 000 l'année dernière, la France en crée péniblement 50 000. Même la Suisse crée plus d'emplois que la France !

Il faut plutôt s'attaquer à d'autres facteurs, selon vous ?

Oui. Il faut prendre les mesures nécessaires pour que les entreprises aient envie d'embaucher. Il faut reparler de coût du travail au niveau du smic, du droit du travail, de l'apprentissage, de tous ces sujets fondamentaux qu'on repousse depuis trop d'années. Soit on continue à vivre avec le chômage comme on le fait depuis plus de trente ans, soit on s'y attaque vraiment. En 1993, Denis Olivennes avait écrit un magnifique article qui s'appelait "La préférence française pour le chômage". Il est toujours d'actualité.

Vous ne sauvez rien du quinquennat de François Hollande, en matière de lutte contre le chômage ?

Si, il y a une évolution. En 2012, l'essentiel de l'instrument de lutte contre le chômage consistait en emplois d'avenir, c'est-à-dire la création de 300 000 emplois aidés dans le secteur non-marchand pour les jeunes. Le gouvernement a compris que ce n'était pas la bonne solution. Il a évolué dans la bonne direction à partir de 2013 sur les questions de coût et de compétitivité. D'où le crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi (CICE) et les baisses de charges. Il faudrait aller plus loin, et surtout simplifier. Le maquis des aides est tel qu'on n'y comprend rien. Il faut rationaliser les aides aux entreprises. Pas forcément les augmenter, mais les rendre plus lisibles.

Et sur le volet de l'apprentissage, quelle est l'urgence ?

Sur l'apprentissage, le gouvernement a eu tout faux. Il a d'abord supprimé des aides et privilégié les contrats d'avenir. Ensuite, il a multiplié les dispositifs d'aide à l'embauche d'apprentis, des exonérations de charge totale en passant par les crédits d'impôt, aides exceptionnelles, bonus-malus... Le secteur de l'apprentissage, c'est Kafka ! Si vous remplacez l'ensemble par une seule aide claire et compréhensible par tout le monde, vous donnez déjà le signal que vous allez prendre le taureau par les cornes.

Ensuite, il faut ouvrir les formations qui sont dispensées en Centre de formations d'apprentis (CFA) à autre chose qu'aux diplômes de l'Education nationale : à des titres professionnels, à des certifications de branche. Voilà qui permettrait de doper et remplir les CFA dont le nombre de diplômes est très réduit. Enfin, il faut retirer l'Education nationale du secteur de l'apprentissage. C'est une mesure de fond qui se fera sur plusieurs années.

Mais pourquoi ? L'Education nationale n'est pas capable de former des apprentis ?

Non, parce que l'Education nationale est une machine à décourager les jeunes d'aller vers l'apprentissage. Qu'est-ce qu'on vous dit, au moment de l'orientation, en troisième ? Si vous êtes bon élève, vous allez faire un lycée général. Si vous êtes un peu moins bon, on vous envoie au lycée technique. Si ça ne va pas bien du tout, on vous dirige en lycée professionnel. Et si vous êtes quasiment délinquant, on vous envoie en apprentissage ! Dans le logiciel d'orientation (Affelnet) qu'on remplit en troisième, jusqu'à l'an dernier, on ne pouvait pas cocher la case apprentissage : il n'y en avait pas !

Si on veut développer l'apprentissage, il n'y a pas d'autre solution que de réduire la voilure sur les lycées professionnels et d'orienter davantage les jeunes vers les CFA. Il faut confier l'apprentissage aux régions et aux branches professionnelles, avec moins d'enseignement théorique. Les jeunes devraient passer deux tiers de leur temps en entreprise et un tiers en CFA, et non pas 50% comme actuellement.

Il faut s'inspirer de l'Allemagne, où le taux de chômage des jeunes est de 8%, contre 25% en France. En Allemagne, les grandes entreprises comme Siemens ou la Deutsche Bank recrutent des apprentis à tour de bras ! Et vous n'avez pas, comme en France, 100 ou 120 000 jeunes sur 600 000, qui sortent du système sans rien, et se retrouvent dans la nature. Sous ce quinquennat, l'apprentissage s'est effondré : on a perdu 15% d'apprentis depuis 2012. Vous imaginez, 15% ? Oui, la courbe des apprentis, elle, s'est inversée !