Loi Travail : à Lille, "la colère des jeunes est la même qu'il y a dix ans" contre le CPE

Ils étaient encore enfants quand, en 2006, leurs aînés ont obtenu l'abandon du contrat première embauche. Aujourd'hui, ils demandent à leur tour le retrait du projet de réforme du Code du travail, qu'ils accusent de précariser les travailleurs qu'ils seront bientôt.

A Lille, les étudiants manifestent contre la loi Travail, mercredi 9 mars 2016.
A Lille, les étudiants manifestent contre la loi Travail, mercredi 9 mars 2016. (JULIEN PITINOME / NURPHOTO / AFP)

Envoyée spéciale à Lille (Nord),

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Ces étudiants-là voulaient réussir l’examen de la rue. Comme partout en France, mercredi 9 mars, plusieurs milliers de personnes (6 000 selon la police, plus de 10 000 selon les organisateurs) ont marché dans les rues de Lille, pour demander le retrait du projet de loi El Khomri. Un texte qui, selon eux, favoriserait les entreprises, mais précariserait les travailleurs.

“Il y a eu la pétition, et tout s’est accéléré”

"On n’est pas de la chair à patrons !", "le temps est pourri, la loi Travail aussi", "retrait de la loi El Khomri !" A l’avant du cortège lillois, les étudiants s’époumonnent. Sous une foule de drapeaux, ceux de l'université Lille 3 ont rattrapé leurs camarades de Lille 2, Lille 1 et Sciences-Po. Ils sont nombreux, et la partie n'était pourtant pas gagnée d'avance. 

Une banderole au sol, dans le hall d'un bâtiment de Lille 3, mercredi 9 mars 2016.
Une banderole au sol, dans le hall d'un bâtiment de Lille 3, mercredi 9 mars 2016. (JULIEN PITINOME / NURPHOTO / AFP)

Même les organisations syndicales concèdent avoir été un peu prises de court. Mardi soir, à quelques heures de la manifestation, le comité de mobilisation de Lille 3 évoque un défi inédit : là où les manifs contre le contrat première embauche, en 2006, résultaient d'un long travail de sensibilisation, lui "doit expliquer la loi et mobiliser contre elle en même temps". "J’ai encore des gens qui viennent me voir et me demandent ce que c’est que cette loi Travail", s'inquiète l'un des organisateurs.

Matthias, qui milite au NPA d'Olivier Besancenot, prévient : "Beaucoup d'étudiants ont l’illusion qu'une fois la manif passée, ce sera terminé. On n’a pas eu de grosse mobilisation étudiante depuis cinq ans. Beaucoup ne sauront pas quoi faire après. Si les gens ne prennent pas conscience des conséquences que cette loi aura sur leur vie, ils ne bougeront pas."

Matthias, militant au NPA, s'adresse aux étudiants pendant la manifestation contre la loi Travail, dans les rues de Lille, mercredi 9 mars 2016.
Matthias, militant au NPA, s'adresse aux étudiants pendant la manifestation contre la loi Travail, dans les rues de Lille, mercredi 9 mars 2016. (CITIZENSIDE/BENJAMIN GUÉNAULT / CITIZENSIDE / AFP)

La semaine dernière, un meeting prévu de longue date sur l’état d’urgence s’est transformé en assemblée générale consacrée à la loi Travail : 450 personnes se sont pressées dans l’amphi. Lucie, 19 ans et membre de l’Unef, était à la tribune ce jour-là. “Il y a eu la pétition et tout s’est accéléré”, explique-t-elle dans les couloirs de l’IUT de Roubaix. “Dès qu’on a vu le contenu du projet de loi, on en a beaucoup discuté. L’ampleur de la manifestation va beaucoup compter. C’est ce qui pourra inciter les gens à nous rejoindre sur les manifs qui suivront. Parce qu’on est clairement au tout début de quelque chose.”

"On retrouve les mêmes ingrédients qu'en 2006"

A 25 ans, Ben, qui a étudié l'histoire à Lille 3, fait ricaner la petite assemblée lorsqu'il se présente comme un "dinosaure". Il y a dix ans, il était lycéen, et manifestait contre le CPE. Aujourd'hui, observe-t-il, "la colère des jeunes est la même, on retrouve les mêmes ingrédients, ces réflexes peuvent revenir facilement". 

Le lendemain matin, avec une dizaine d’étudiants, Victorin, militant Unef, tend l’oreille avant de frapper à la porte d’une salle de cours. Le petit groupe le sait : il lui faut mobiliser un maximum de monde en un minimum de temps. "Bonjour, on vient pour vous parler de la mobilisation contre la loi Travail", présente le jeune homme de 19 ans au prof qui ouvre la porte. Accueillis poliment, les étudiants lancent l’invitation, avant de filer vers la salle suivante au pas de course, à quelques minutes du début de l’AG. Certains sont arrivés dès 7h30, pour distribuer des tracts. "On fait des journées de douze heures. En gros, on expérimente la loi El Khomri. Et c’est pas génial", sourit-il.

Alors que l’AG bat son plein dans l’amphi, Jonathan et Romain, eux, filent en cours : "Bien sûr qu’on se sent concernés par la loi Travail, mais de là à aller manifester, non. Enfin, j’y réfléchis encore... Et puis, on a un exposé à faire", explique en bon élève le jeune Jonathan. Même chose pour Claire, Coline et Eléa. Vous êtes contre cette loi ? "Bien sûr !" Mais la manif ? "Ça ne va pas changer grand-chose", balaient-elles sans conviction. "Cela fait longtemps que le gouvernement n’écoute pas les Français, pourquoi ça changerait aujourd’hui ?" se résigne Eléa qui, pendant la manifestation, suivra son cours de japonais.

"La jeunesse a été trahie"

Cette attitude, c’est une fausse dépolitisation", s'agace Charlie, 18 ans, militant SUD de Lille 2. "Les jeunes sont peut-être non partisans, ce qui est une chose, mais certainement pas dépolitisés." A Lille 2 comme à Lille 3, les étudiants constatent tous chez leurs semblables ce discours ambivalent, entre refus du politique mais inquiétude réelle quant au contenu du projet de loi.

“On nous dit que les problèmes ne sont plus politiques, y compris dans les médias. On nous parle d’enjeux sociaux, économiques. Mais tout est politique !" explique cet étudiant en… sciences politiques. "Depuis des décennies, ce sont toujours les mêmes raisons qui poussent les gens dans la rue. On aspire toujours à la même chose." La loi Travail ? "Un symbole de la précarisation." D'autant plus que "nous sommes dans un contexte où la gauche déçoit énormément", abonde Rémy, 18 ans. "La jeunesse, qui a voté pour elle en majorité, a été trahie. Il y a d’abord eu la loi Macron, l’état d’urgence, la loi Travail…" liste le jeune syndicaliste.

"Pour notre génération, c’est naturel d’être individualiste. On n’a rien connu d’autre comme société, reprend Charlie. On a perdu de vue l’idée que justement, si chacun peut aspirer à la même chose, c’est la base de l’égalité." Et le petit groupe de fustiger "le manque de vision à long terme" des politiques, l'abandon de la solidarité au profit de la compétition et le remplacement du discours des classes populaires par celui des experts. "Notre génération doit réparer tout ça", conclut Théo. Une mission qui va bien au-delà de la seule mobilisation contre la réforme du Code du travail. Mais puisqu'il s'agit "d'un début", préviennent-ils, autant reprendre ce travail là où leurs aînés l'ont laissé. Dans la rue dès le 17 mars pour un nouveau tour de force. Et dans de nouvelles assemblées générales prévues dans leurs facs dès jeudi. Jusqu'à, osent-ils espérer, obtenir le retrait du projet de loi El Khomri.