"Mon avenir professionnel, c'est de la merde. Vraiment." Antoni Vadell n'en fait pas mystère. Ce grand brun de 26 ans, originaire de Majorque, vient tout juste d'obtenir son diplôme d'architecte à Barcelone et se prépare déjà à des années difficiles. "Quand j'ai commencé à étudier, il y a six ans, la crise débutait. Les architectes avaient encore du travail, un avenir, beaucoup d'argent. Aujourd'hui, 18% des architectes ne gagnent même pas 1 000 euros par mois. C'est démoralisant...", lâche le tout jeune chômeur, en citant les chiffres du Syndicat espagnol des architectes (en espagnol)

Ce n'est pas Jordi Carbonell, 61 ans, qui le contredira. Depuis un an et demi, cet architecte barcelonais, ancien directeur du village olympique de 1992, voit ses commandes s'amenuiser et ses projets se heurter aux coupes budgétaires. "Avant, je gagnais entre 4 000 et 6 200 euros par mois. Aujourd'hui, je suis obligé de puiser dans mes économies. Je dépense plus pour conserver l'agence ouverte que je ne reçois d'argent", assure ce grand-père de trois enfants, cheveux blancs sur teint halé, très bon chic bon genre dans sa chemise en lin rouge et ses chaussures bateaux. 

Le contrecoup de la bulle immobilière

Contrairement aux débuts des années 2000, il ne fait plus bon être architecte en Espagne. "Nous avons eu une croissance absolument invraisemblable... et ridicule", se souvient Jordi en évoquant le nombre record de nouvelles lignes à grande vitesse, le boom des constructions sur le littoral ou les villes fantômes construites en quelques années, comme le montre France 2 dans ce reportage.

Mais en 2008, l'explosion de la bulle immobilière a entraîné dans son sillage tout le secteur de la construction. "Il n'y a plus de travail parce que ce qu'on pouvait faire en cinquante ans, on l'a fait en dix... Maintenant, c'est fini, déclare Antoni sans détour. L'Espagne a joué au nouveau riche. Elle n'avait pas d'argent et dès qu'elle en a eu, elle a dépensé, dépensé, dépensé. Les architectes ont fait pareil. Ils voulaient gagner de l'argent en construisant. Sauf qu'à un moment, tu ne peux plus vendre de maisons... Au final, cette crise est bien méritée." 

Les chiffres en disent long. Selon le site de la Vanguardia (lien en espagnol), le nombre de commandes de logements est ainsi passé de 920 000 en 2006 à seulement 60 000 en 2012. Mais dans le même temps, le nombre d'architectes ne diminue pas. L'Espagne en compte aujourd'hui un pour 800 habitants, soit près de deux fois la moyenne européenne (un architecte pour 1 500 âmes), et ce alors même que les Espagnols n'ont plus d'argent pour faire construire une maison ou un appartement.

"La seule option ? Partir"

Jordi travaille dans le milieu depuis trente-sept ans ; il arrêtera dans quatre ans. Aujourd'hui, il doute et rougit lorsqu'on aborde son avenir. "Dans mon cabinet, nous étions six en 2006. Aujourd'hui, je travaille seul avec deux personnes employées à mi-temps. Rien ne m'assure qu'ils ne couperont pas dans ma retraite. L'horizon est assez inquiétant.C'est aussi ce que ressent Antoni, sans céder à l'angoisse et sans renoncer à son métier. "La seule option qu'il te reste, c'est partir", lâche le jeune homme qui a déjà prévu son départ pour l'Australie. "Après l'été"

Les architectes n'ont de toute façon pas le choix. "C'est ça ou te réinventer. Moi, je ne sais pas encore comment", confie Jordi Carbonell. Il évoque toutes "les bonnes choses qui se montent en ce moment", comme cet architecte-restaurateur ou certains collègues, reconvertis en professeurs de dessin. Et commence à s'interroger "sur l'euro, la solidarité européenne, la dépendance des politiciens aux milieux financiers."

Pour Antoni, le tableau semble noirci pour un bon nombre d'années. "Ce qui est sûr, c'est que ma situation sera pire que celle de mes parents, déplore-t-il. Eux, ils ont acheté un appartement, se sont mariés, ont eu un fils. Moi, je ne peux pas me marier car je n'ai pas de travail. Je ne peux pas acheter d'appartement. Quant à avoir un enfant, c'est impossible."