En Guyane, "si vous êtes pauvre et que vous survivez à un accident, c'est que vous avez de la chance !"

Le retard du système de santé sur la métropole est l'un des sujets de revendication du mouvement de colère. Franceinfo a retracé le parcours du combattant d'un patient en Guyane.

Un randonneur est transporté aux urgences de l\'hôpital de Cayenne (Guyane) par un hélicoptere du Samu 973, le 5 avril 2007.
Un randonneur est transporté aux urgences de l'hôpital de Cayenne (Guyane) par un hélicoptere du Samu 973, le 5 avril 2007. (AMIET JODY/SIPA)
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Hugo CaillouxfranceinfoFrance Télévisions

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Entre accouchement dans une pirogue et manque de vaccins, le système sanitaire guyanais est à la traîne. Un sujet de mécontentement qui vient s'ajouter à la longue liste des revendications de ceux qui participent à la "grève générale" dans la région, débutée lundi 27 mars, à l'appel de plusieurs collectifs et syndicats. Ces manifestants dénoncent le retard pris par rapport à la métropole dans l'accès aux soins. 

Chez les personnels de santé, la colère a pu laisser place à la résignation. A moins que la mobilisation change la donne. Franceinfo a interrogé des infirmières et des médecins. Tous racontent le parcours du combattant des Guyanais pour se faire soigner.

"Arriver au dispensaire ou crever"

Si, en termes de superficie, la Guyane est la deuxième région de France derrière la Nouvelle-Aquitaine, en ce qui concerne l'accès aux soins, elle est beaucoup moins bien placée. Sur le littoral, le temps théorique moyen d’accès aux structures hospitalières n’est que de 16 minutes, contre 15 minutes en métropole, selon l'Insee. En revanche, pour les communes de "l'intérieur", c'est-à-dire les zones boisées et isolées de la Guyane, la réalité est tout autre. "C’est un territoire immense, décrit Estelle Carde, spécialiste des discriminations dans l'accès aux soins en Guyane et médecin de santé publique. La densité humaine y est très faible et on n’y circule que par pirogue sur les fleuves, un peu par avion, et par hélicoptère pour les urgences."

Un petit village près de Saint Georges, en Guyane, le 27 juillet 2012.
Un petit village près de Saint Georges, en Guyane, le 27 juillet 2012. (JEROME VALLETTE / AFP)

Alors dans les communes isolées, "vous arrivez jusqu'au dispensaire ou vous crevez, résume abruptement Julie*, une infirmière en réanimation néonatale qui travaille à l'hôpital public. Si vous êtes pauvre et que vous survivez à un accident, c'est que vous avez de la chance." "Il arrive qu'un patient amérindien, habitant dans l'intérieur de la Guyane, se blesse gravement, développe Paul Brousse, médecin coordinateur des centres de santé de Guyane. Le temps que son entourage trouve un moyen de prévenir un centre, que nous arrivions sur place, et que nous faisions arriver un hélicoptère, il se passe plusieurs longues heures qui peuvent être critiques." 

"Le gros problème pour les populations de l'intérieur, c'est le manque de mise à niveau des centres en matériel, déplore Paul Brousse. Les prises de sang sont envoyées à Cayenne. Il est également impossible de faire une radio ailleurs que dans les hôpitaux du littoral." Le médecin plaide depuis plusieurs années pour la création de deux hôpitaux de proximité à Maripasoula, à l'ouest, sur le fleuve Maroni, et à Saint-Georges, à l'est, où les besoins sont importants. Mais l'argent tarde à être débloqué et les deux hôpitaux n'en sont toujours qu'à l'état de projets. 

Des enfants morts de la coqueluche

"Les urgences vitales sont gérées par hélicoptère", explique-t-on à l'observatoire régional de santé de Guyane. Mais pour tous les autres soins, le voyage jusqu'à l'hôpital relève du parcours du combattant. "Pour un accouchement par exemple, certains habitants de l'intérieur peuvent faire six heures de pirogue, puis quatre heures de voiture, avant d'arriver à la maternité. Les accouchements pendant le transport, bien sûr que ça arrive." 

Une pirogue navigue sur le fleuve Oyapock, frontière naturelle entre la Guyane et le Brésil, le 27 juillet 2012 près de Saint Georges de l\'Oyapock (Guyane).
Une pirogue navigue sur le fleuve Oyapock, frontière naturelle entre la Guyane et le Brésil, le 27 juillet 2012 près de Saint Georges de l'Oyapock (Guyane). (JEROME VALLETTE / AFP)

Selon Estelle Carde, l'isolement s'ajoute à des défaillances dans la gestion des services. "Certains postes ne sont pas pourvus et il est même arrivé par le passé que l'on manque de vaccins. Des enfants sont morts de la coqueluche, que la vaccination aurait permis d'éviter". Par ailleurs, la mortalité infantile reste trois fois plus élevée qu'en métropole (9,8 pour 1000 naissances, contre 3,3), selon l'observatoire régional de santé.

Enfin, la Guyane a également dû faire face à plusieurs épidémies ces dernières années. La dengue a touché la région en 2014, le chikungunya en 2015, le virus Zika en 2016... Des maladies qui viennent s'ajouter au paludisme, à la fièvre jaune et au sida. La région détient le taux record d'infections (18 pour 10 000, contre 4 pour l'Ile-de-France, la région de métropole la plus touchée, selon l'Agence nationale de recherche sur le sida). 

"Elle a oublié le bébé"

Sous les toits beiges du centre hospitalier Andrée-Rosemon, au sud de Cayenne, les praticiens hospitaliers "sont à bout", décrit Julie. Alors que la population de l’aire urbaine grossit au rythme élevé de 3% par an, le nombre de praticiens n'a pas évolué. La Guyane est le plus grand désert médical de France. Au 1er janvier 2016, on y comptait 55 médecins généralistes pour 100 000 habitants, contre 104 en moyenne en métropole, rappelle Allodocteurs. D'autres chiffres ? Quelque 27 médecins spécialistes pour 100 000 habitants exercent en Guyane, contre 94 en métropole ; 28 chirurgiens-dentistes, contre 57 ; 134 infirmiers, contre 174 ; 47 kinésithérapeutes, contre 104... 

Le manque de personnel "met en danger les patients", affirme Laure*, infirmière à l'hôpital de Cayenne. "Je n'ai jamais fait d'erreur grave, complète Julie. Mais il y a peu, une de mes collègues s'est occupée de trois bébés en même temps, alors que la réglementation fixe une limite de deux." Ce jour-là, sa collègue fait une perfusion à un nouveau-né. Mais, "débordée, elle oublie le bébé". La poche se vide dans le petit corps du nourrisson. L'enfant fait un choc hypervolumique, une baisse du débit cardiaque. Il convulse. "Finalement, on a réussi à le stabiliser et il s'en est sorti", confie-t-elle en marquant une pause.

Avec 3,54 enfants par femme en moyenne, la fécondité en Guyane est largement supérieure à celle de la France entière (1,93). La pédiatrie concentre à elle seule plus de 50% des hospitalisations en Guyane, selon l'Insee"Des erreurs comme celle là, ça arrive souvent", déplore Julie. Face à l'augmentation des naissances, un nouveau bâtiment destiné à l'enfance a été inauguré en 2013 à l'hôpital de Cayenne. Prévu pour accueillir 3 000 naissances par an, le centre en a traité plus de 3 500 en 2016, selon plusieurs sources. De son côté, le gouvernement a promis une enveloppe supplémentaire de 60 millions d'euros pour désendetter l'hôpital, rappelle Allodocteurs.

Des billets d'avion pour un diagnostic

Au-delà des problèmes d'accès aux soins, c'est le manque de matériel et de compétences qui sont pointés du doigt. Certaines spécialités ne sont tout simplement pas traitées sur le territoire guyanais. Les grands brûlés, les victimes d'AVC, d'infarctus ou les personnes nécessitant une chirurgie thoracique ne sont pas traités en Guyane. Une fois les patients stabilisés, explique Julie, "on les évacue vers les Antilles ou la métropole". Les "évacuations sanitaires", comme on les appelle, sont remboursées en partie par la Sécurité sociale. 

Mais en dehors des urgences, et quand le diagnostic n'est pas encore posé, les Guyanais n'ont pas d'autre choix que de se rendre à leurs frais en Martinique, en Guadeloupe, ou en métropole. Et le prix d'un billet d'avion peut vite monter à 800 euros l'aller-retour. "Aucune étude n'a été menée pour comprendre l'impact sanitaire de ces manques", assure-t-on à l'observatoire de la santé de Guyane. En attendant, dans la région, la colère gronde.

* Les prénoms ont été modifés.