Crise du logement : "On va attendre qu'il y ait 300 000 personnes dans les bidonvilles pour agir ?"

Selon la Fondation Abbé Pierre, plus de 140 000 personnes vivent sans domicile en France. Mathieu Quinette, de Médecins du monde, explique comment le mal-logement influe sur la santé des personnes à la rue.

Un bidonville à La Courneuve (Seine-Saint-Denis), le 14 août 2015.
Un bidonville à La Courneuve (Seine-Saint-Denis), le 14 août 2015. (KENZO TRIBOUILLARD / AFP)

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Ils sont de plus en plus nombreux à dormir dans les rues, à se glisser dans les anfractuosités de la ville et à se cacher dans les interstices urbains. Si l'on en croit le dernier rapport de la Fondation Abbé Pierre, publié jeudi 28 janvier, la France compte désormais plus de 140 000 personnes sans domicile, vivant dans des conditions précaires, qui dégradent leur santé physique et mentale. Francetv info a interrogé à ce sujet Mathieu Quinette, responsable des programmes de Médecins du monde en France.

Francetv info : Que constatez-vous de nouveau, dans la population sans domicile ou vivant dans des habitats de fortune ?

Mathieu Quinette : Ce qui frappe, d'abord, c'est une crise d'une ampleur jamais vue. En dix ans, le nombre de personnes sans domicile a augmenté de 50%, passant à 140 000, dont 30 000 enfants. Le lien entre mal-logement et dégradation de l'état de santé est désormais clairement établi. La vie à la rue expose au froid et à la violence : Médecins du monde constate de façon récurrente des pathologies ORL et des traumas – fractures, hématomes – sans compter toutes les maladies psychiques liées à l'isolement et au manque de dignité. On sait par ailleurs qu'un tiers des personnes vivant dans la rue ont des problèmes psychiatriques.

Quelles sont les autres conséquences du mal-logement pour la santé ? 

La vie dans un habitat dégradé engendre des problèmes dermatologiques, à cause du manque d'accès à l'eau, et favorise les allergies, notamment l'asthme [selon la Fondation Abbé Pierre, 12% des ménages en précarité énergétique souffriraient de crises d'asthme, contre 3,6% des ménages non exposés].

Mais les personnes vivant dans des bidonvilles, souvent à proximité de grands axes routiers, sont aussi surexposées à la pollution aux particules fines et à celle des métaux lourds, même si les pouvoirs publics ont pris au sérieux la lutte contre le saturnisme, avec des résultats.

Enfin, l'impossibilité de conserver de la nourriture dans de bonnes conditions fait courir toutes sortes de risques sanitaires, dont celui de carence nutritionnelle. Les habitants des bidonvilles vivent parmi les rats et toutes sortes de parasites ou de bactéries qui véhiculent des maladies. Médecins du monde a par exemple soigné un enfant atteint de shigellose, une maladie diarrhéique étroitement liée à la pauvreté et au mal-logement. Et on a vu réapparaître la tuberculose, depuis plusieurs années.

Médecins du monde tire régulièrement la sonnette d'alarme. Avec des résultats suffisants ?

Non ! Cela fait 25 ans qu'il y a des bidonvilles en France et, étant donné la dégradation sociale, le recours à l'habitat de fortune prend de l'ampleur. Sans accès à l'eau, à l'hygiène, sans moyens de conserver sa nourriture, les pathologies ORL et digestive vont continuer à augmenter, ainsi que les dégradations psychiques, dues au manque de confiance en soi et de bien-être.

La politique d'expulsion menée par le gouvernement [notamment dans les bidonvilles occupés par des Roms, comme celui de La Courneuve, démantelé en août 2015] accroît encore ces problèmes. En août 2013, on dénombrait 17 000 personnes sur 394 sites. Deux ans plus tard, il y avait 19 000 personnes sur 577 sites ! Sans solution alternative, les expulsés se réimplantent dans la ville voisine avec les mêmes problèmes.

On va attendre qu'il y ait 300 000 personnes dans les bidonvilles pour agir ? On réclame ni plus ni moins l'application de la circulaire d'août 2012 : qu'avant une expulsion, il y ait un diagnostic global du bidonville et un diagnostic individuel des personnes. On réclame aussi que les habitants des bidonvilles aient des toilettes, des points d'eau et des habitats moins précaires. Il serait temps que la sixième puissance mondiale prenne le problème à bras-le-corps, alors que 50% des demandes au 115 restent insatisfaites, avec des solutions au compte-goutte et des loyers qui ont doublé à Paris sur dix ans !