Posée entre la Moselle et l'autoroute A31, à quelques kilomètres du Luxembourg, la petite commune d'Illange (Moselle) est bien moins connue que Florange, sa médiatique voisine. Pourtant, ce village de 2 000 habitants et le projet qu'il accueille pourraient bien jouer un rôle comparable à l'industrie qui a porté le développement économique de la région après la seconde guerre mondiale. "Depuis la sidérurgie, je n'ai pas souvenir d'un projet d'une telle envergure", confirme Daniel Perlati, maire d'Illange et ancien ouvrier de l'aciérie de Gandrange.

Ce projet, c'est la construction à l'horizon 2015 d'un gigantesque pôle d'affaires franco-chinois pour accueillir 2 000 petites et moyennes entreprises chinoises. Il illustre parfaitement la raison principale qui motive l'installation de ces sociétés venues de Chine : la place centrale de l'Hexagone en Europe. Avec le Luxembourg et l'Allemagne à quelques kilomètres, le port fluvial de Thionville-Illange qui relie le site à la mer du Nord, l'autoroute et le TGV Est qui permet de se rendre à Paris en moins de deux heures, "notre situation géographique est exceptionnelle", explique Patrick Weiten, le président du Conseil général de Moselle.

Le 11e pays investisseur en France

La France était en 2011 la troisième terre d'accueil des investissements chinois en Europe après le Royaume-Uni et l'Allemagne, d'après les données de l'agence française des investissements internationaux (AFII). "La France est un grand pays, avec une situation géographique centrale (…) On ne va pas s'installer en Arménie", justifie Lin Cheng, vice-président Europe et Amérique du Nord de l'équipementier télécom ZTE. "C'est un point qui facilite la connexion avec toute l'Europe et également l'Afrique", explique l'Association des entreprises de Chine en France, qui compte près de 50 membres.

Certes, la Chine est loin d'être la première nation étrangère à investir en France. Selon l'AFII, elle ne pointe qu'à la 11e place sur la période 2007-2011, loin derrière les Etats-Unis et l'Allemagne. Mais les investissements chinois en France, presque inexistants au début des années 2000, se sont accélérés ces dernières années pour atteindre 2,8 milliards d'euros d'investissements directs, selon les chiffres de l'ambassade de Chine en France. Un phénomène qui s'explique par la situation économique morose en Europe et les réserves de change chinoises. "En Europe, nous sommes endettés et il y a peu d'investissements. Donc, par un jeu de vases communicants, les Chinois s'y précipitent", analyse Philippe Delalande, économiste et membre du groupe Asie 21-Futuribles.

Ces chiffres sont compilés par l'Agence française pour les investissements internationaux et présentés de manière cumulée (l'année 2011 comptabilise tous les investissements effectués les années précédentes). Ils sont exprimés en décisions fermes d'investissement et ne prennent en compte que les créations d'emplois (10 minimum), les extensions ou les reprises d'entreprises en difficulté. Les investissements purement financiers ne sont pas comptabilisés. Les rachats de vignobles et d'entreprises de moins de 10 salariés non plus (voir la  pour le Bordelais).

Des Chinois dans le Bordelais

La situation géographique de la France n'est pas le seul élément qui explique cette tendance. Les produits typiquement français, comme le vin, attirent les investisseurs chinois. Alors que la consommation de vin en Chine explose, comme le montre cette infographie des Echos, une trentaine d'exploitations viticoles du Bordelais (sur 7 400) sont aux mains d'investisseurs chinois. La République populaire est désormais le deuxième pays étranger dans la région après la Belgique, qui possède elle une quarantaine de propriétés.

"L'histoire de Bordeaux est faite de ces étrangers qui ont apprécié le vin au point de venir ici et d'acheter de la vigne. Que nous ayons les Chinois au XXIe siècle c'est assez logique, compte tenu de l'importance de ce marché", explique Georges Haushalter, président du Comité interprofessionnel des vins de Bordeaux (CIVB). Dès le XIIe siècle, la région a accueilli des investisseurs anglais. Avant les Chinois, il y a eu les Hollandais, les Belges, les Américains ou encore les Japonais. Après le rachat par un investisseur chinois, les vins de ces propriétés, majoritairement des crus non classés en appellation Bordeaux, sont généralement expédiés en Chine. En 2011-2012, la République populaire était le premier pays importateur de vins de Bordeaux en volume, avec 523 000 hectolitres, selon les chiffres du CIVB.

A l'entrée du château Bellefont-Belcier à Saint-Emilion (Gironde), les drapeaux français, européen et chinois, le 16 janvier 2013.
A l'entrée du château Bellefont-Belcier à Saint-Emilion (Gironde), les drapeaux français, européen et chinois, le 16 janvier 2013. (THOMAS BAIETTO / FRANCETV INFO)

Si ce modèle domine, l'achat en novembre 2012 du château Bellefont-Belcier (un grand cru classé de Saint-Emilion) par un industriel chinois semble annoncer une montée en gamme. Mais pas question dans ce cas de réserver toutes les bouteilles au marché chinois. "Monsieur Wang ne voit pas Bellefont-Belcier comme une roue supplémentaire dans son activité, c'est vraiment pour lui un diamant", explique Emmanuel de Saint-Salvy, le directeur du domaine. Le nouveau propriétaire, qui vient de lancer une société de distribution de vins et des magasins dans son pays, entend faire de Bellefont-Belcier le produit d'appel de ce nouveau commerce. A tel point qu'il a pour objectif de le faire passer dans la classification supérieure, celle des premiers grands crus classés, à l'horizon 2022.

Du lait breton pour les nourrissons chinois

Le vin n'est pas le seul produit alimentaire français à séduire les Chinois. Le groupe Synutra a l'intention de construire une usine de lait infantile à Carhaix (Finistère). "Je suis le premier à venir, mais pas le dernier. Vous avez un lait de haute qualité. L'avenir est donc ici", a expliqué Liang Zhang, le patron de Synutra, en décembre au Télégramme. Pour un pays qui a connu de graves scandales de lait frelaté, comme celui de Sanlu en 2007, la décision d'investir en Bretagne n'est pas anodine.

"En achetant du lait français, l'investisseur peut garantir au client chinois un produit de bonne qualité", souligne Philippe Delalande. "Les Chinois ne le disent pas, mais ce qu'ils achètent en Europe, c'est l'Etat de droit", poursuit l'économiste. En clair, en investissant dans les produits alimentaires fabriqués en France comme le vin ou le lait, les entreprises chinoises achètent aussi des règles et normes sanitaires pas toujours respectées en Chine.

Le chantier du centre d'affaires franco-chinois d'Illange (Moselle), le  9 janvier 2013.
Le chantier du centre d'affaires franco-chinois d'Illange (Moselle), le  9 janvier 2013. (THOMAS BAIETTO / FRANCETV INFO)

Si l'Hexagone attire les entreprises chinoises, peu de salariés sont séduits par le pays au point de s'y installer. Après quelques années passées en France, les expatriés chinois préfèrent généralement rentrer pour retrouver leurs proches. Lorsqu'il a ouvert le siège Europe et Amérique du Nord de ZTE en 2004, Lin Cheng avait recruté 200 salariés venus de Chine. Ils ne sont que deux à être restés travailler en France.

Il y a cependant quelques exceptions. Zhu Changshuai, 31 ans, l'assistant de direction du château Latour-Laguens (Gironde) se "plaît bien" en France, où il vient d'acheter une maison. Il ne se voit pas rentrer en Chine pour le moment. "Il y a beaucoup de bouchons et de pollution en Chine. L'an dernier, quand je suis retourné à Qingdao, je suis resté coincé trois heures dans les transports en commun", raconte-t-il pour souligner la différence en terme qualité de vie.