Suppressions d'emplois : où en est le CAC 40 ?

L'année 2012 a été dure pour les grands groupes. Les profits s'affichent en baisse et les suppressions de postes se multiplient. 

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Fabien MagnenouNicolas EnaultFrance Télévisions

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Les chiffres du chômage s'approchent du record de 1997 : on compte désormais 3 187 700 demandeurs d'emploi en catégorie A en France métropolitaine, fin février 2013, selon les chiffres publiés mardi 26 mars par Pôle emploi. Les plans d'économie dans les grands groupes participent à la dégradation du marché de l'emploi et se multiplient ces derniers temps. Dernier géant à être passé par là, Veolia Environnement. Les syndicats de la branche eau ont annoncé la semaine dernière que le groupe allait supprimer 10% de ses effectifs en France, soit 1 500 postes. Les sociétés qui ont annoncé des plans d'économies sont nombreuses : Plan Alma (Air Liquide), plan Ambition 2015 (Axa, PDF en anglais), Drive the change (Renault)... Au total, un quart des groupes du CAC 40 suppriment des postes ou comptent le faire en 2013.

La fin de la saison des résultats annuels - à l'exception de Pernod Ricard et Alstom, à l'exercice décalé - fait aussi apparaître un décalage entre la santé financière des entreprises et l'évolution de leurs effectifs. Sanofi, Danone et Renault, notamment, font figure de mauvais élèves, comme le montre l'infographie ci-dessous, dans laquelle francetv info a mis en relation les résultats annuels des groupes qui suppriment des emplois et l'ampleur des coupes dans leurs effectifs. Ils privilégient les départs volontaires ou le non-remplacement des départs à la retraite, plus socialement acceptables que les licenciements secs. Mais ne peuvent échapper au débat sur les licenciements boursiers

Il serait pourtant réducteur de limiter l'analyse des suppressions de postes à ce seul prisme. Qu'elles fassent des bénéfices ou pas, "les sociétés du CAC 40 ne sont plus des moteurs en terme d'emploi", résume l'économiste Jean-Louis Levet, auteur de Réindustrialisation, j'écris ton nom (éd. Fondation Jean Jaurès). Francetv info a voulu savoir pourquoi.

Les entreprises ont subi la crise de plein fouet

La première cause de ces suppressions d'emplois, c'est la crise. Globalement, comme le note Le Monde, les profits des groupes du CAC 40 ont diminué de 27,9% à 52,4 milliards d'euros, après avoir baissé de 8% entre 2010 et 2011. "Les résultats de ces quarante plus grandes entreprises françaises se rapprochent ainsi de leur niveau de 2009 (44 milliards d'euros), année noire de la crise", note le quotidien. Certains secteurs ont été plus touchés que d'autres, mais, qu'ils soient dans le rouge ou dans le vert, la crise est évidemment l'une des premières explications de ces suppressions de postes. 

Les constructeurs automobiles font grise mine. L'année 2012 a été la pire depuis 1997 pour le marché automobile français, avec des immatriculations en chute de 13,9%. Les constructeurs français sont en première ligne. Confronté à des ventes catastrophiques depuis la crise, le groupe Renault évoque cette année des "incertitudes à court terme en Europe" et lance un plan de suppression de 15% de ses effectifs, basé sur des départs à la retraite non renouvelés. Le constructeur compte économiser 400 millions d'euros et va diminuer ses capacités de production de 12% par rapport à 2011, année où "le point mort de l’entreprise était trop proche des 2,72 millions de véhicules vendus, représentant un risque pour l’entreprise." En 2012, ses ventes ont chuté de 27%. La situation est similaire chez PSA, où les ventes en France ont chuté de 13,3% et où près de 15% des effectifs français seront supprimés. Pour les constructeurs, cette tendance est déjà ancienne. Renault a supprimé 15 000 postes en France entre 2005 et 2011, 13 000 chez PSA. 

Alcatel-Lucent en peine depuis la fusion. Dans les télécoms, la situation est tout aussi délicate. Victime d'un ralentissement de la demande et de la concurrence internationale, l'équipementier Alcatel-Lucent peine à traverser la crise. Le groupe a donc choisi de supprimer plus de 1 400 emplois en France, comme sur le site de Lannion (Côtes-d'Armor). Le délégué CFE-CGC local, François Schmets, dénonçait "le manque d'investissements des opérateurs de téléphonie (...) [et] la concurrence déloyale des Chinois" (notamment Huawei et ZTE), dans les colonnes de Ouest-FranceDepuis la difficile fusion en 2006 entre le Français Alcatel et l'Américain Lucent Technologies, le groupe a lancé plusieurs plans de restructuration occasionnant des milliers de pertes d'emplois en Europe.

Et les banques ? Quant aux banques, elles ont connu des fortunes diverses durant la crise. Le Crédit agricole accuse cette année une perte record de 6 milliards d'euros, malgré la cession (à perte) d'Alpha Rank, devenue le boulet du groupe au fil des ans. La banque prévoit de réduire ses effectifs de 1 400 emplois, notamment dans les caisses régionales. Mais le résultat d'une entreprise n'est pas un critère suffisant pour comprendre ces réductions d'effectifs. Avec 6 milliards d'euros de bénéfice en 2012, BNP-Paribas réalise par exemple une excellente année. Et s'il n'a pas annoncé de suppressions en 2013, il a tout de même réduit ses effectifs de 4 200 employés entre 2007 et 2011.

Des actionnaires toujours plus gourmands

"Dans les années 1990-2000, les grands groupes sont passés d'un système technico-industriel à un système plutôt financier", résume Jean-Louis Levet. En clair, l'arrivée de nouveaux actionnaires a poussé les entreprises à privilégier le court terme, quitte à adapter la courbe des effectifs aux performances, bonnes ou moins bonnes. 

Des dividendes en hausse. Vingt-neuf sociétés du CAC 40 proposent des dividendes en hausse au titre de l'année 2012. Parmi les progressions les plus marquantes, notent Les Echos, Safran (+55%) et, surtout, Lafarge, qui double son versement. Mais aussi Renault (+48%) qui dans le même temps, supprime 15% de ses effectifs. L'entreprise pharmaceutique Sanofi s'est elle aussi illustrée par un tel décalage, en annonçant la suppression d'"environ 900 postes (...) à l'horizon 2015", via des départs volontaires, notamment dans les sites de recherche de Toulouse et Montpellier. La décision s'inscrit dans un vaste plan d'économies, qui doit permettre à Sanofi d'économiser 2 milliards d'euros à l'horizon 2015, notamment pour compenser la perte de plusieurs brevets. En attendant, Sanofi a tout de même réalisé quasiment 5 milliards d'euros de bénéfices en 2012 (contre 5,7 en 2011) et s'est montré généreux avec ses actionnaires, avec une hausse des dividendes versés, à 2,77 euros par action contre 2,65 en 2011. 

Des investisseurs exigeants ? Danone s'apprête à supprimer des emplois malgré un bénéfice de 1,8 milliard d'euros en 2012. De quoi jeter des soupçons sur le nouvel actionnaire américain du groupe, Nelson Peltz, entré au capital à hauteur de 1% en novembre. Figure de l'activisme actionnarial, sa stratégie est analysée sur le site Zonebourse.com : s'inviter au capital d'une entreprise, "s'y trouver des alliés et faire pression sur la direction de la 'belle endormie' pour qu'elle crée de la valeur pour l'actionnaire". Ce qu'il a fait dès son arrivée en réclamant une diminution de la structure des coûts de Danone. La direction a toutefois réagi en décembre, balayant tout lien entre son arrivée et la suppression de postes. "Ce n'est pas l'effet Peltz, ce genre de décision est mûrement réfléchi et prend plus d'un mois à être mis en place", assurait Laurent Sacchi, le directeur délégué à la présidence, selon le site de BFMTV.

Des marges maintenues, coûte que coûte. Carrefour, premier employeur privé de France, a multiplié ses bénéfices par trois en 2012. Arrivé en avril à la tête du groupe, son nouveau PDG, Georges Plassat, annonce cinq mois plus tard un plan de départs volontaires de 533 salariés, visant pour l'essentiel des cadres. Quand les publicités vantent le "mois Carrefour", d'aucuns ironisent en interne sur le "moins Carrefour"relève alors le site de Capital. "Le poids de ces structures est devenu économiquement incohérent avec le métier que nous faisons, et sur le plan de la gestion de nos marges", explique Georges Plassat selon Le Monde. "Plus nous augmentons le nombre de personnes qui réfléchissent, plus nous nous éloignons de la simplicité !" La marge commerciale du groupe est élevée : 22,1%, en 2011 comme en 2012. 

Des relais de croissance à l'étranger 

"La croissance dans la zone euro a été deux fois plus faible en France qu'aux Etats-Unis, les dix dernières années", souligne Jean-Louis Levet. Sans compter "la croissance de long terme en Asie". Des marchés porteurs, donc, où les grands groupes investissent pour augmenter leurs capacités de production. Lorsqu'ils investissent en France, à l'inverse, c'est le plus souvent pour augmenter leur productivité, quitte à supprimer des emplois.

Le paquet dans les pays en croissance. "Les grandes valeurs du CAC 40 concentrent leurs investissements sur les pays émergents et cela se traduit là-bas par des créations d'emplois", explique François Chaulet, directeur général de Montségur Finance. Mais du même coup, certains groupes réduisent dangereusement la voilure en France. "La prudence observée dans les dépenses d'investissement" a entraîné une baisse de l'activité de 10% en Europe, précise Alcatel-Lucent dans son rapport annuel. Le groupe est sorti du CAC 40 l'an dernier et mise, entre autres, sur le lancement de la 4G en Amérique latine. Il va également supprimer 15% de ses effectifs en France, où les salariés sont pourtant déjà deux fois moins nombreux qu'aux Etats-Unis, selon les calculs du Monde.

Le secteur de l'aéronautique cherche également à internationaliser son implantation, comme la société Cassidian (EADS), qui réduit ses effectifs en Europe, avec une centaine de suppressions en France. L'entreprise compte ainsi renforcer sa présence "au Moyen-Orient, au Brésil, en Inde et aux Etats-Unis (...) raison pour laquelle la réduction des coûts et l’efficacité des structures sont notre priorité absolue", résume le PDG, Bernhard Gerwert.

La France moins dynamique. Le PDG de Danone, Franck Riboud, résume ainsi les bons résultats du groupe. "Ce développement, c'est essentiellement à nos implantations hors d'Europe que nous le devons." Les ventes sur le vieux continent ont en effet diminué de 3% en 2012. Le groupe va donc réduire la voilure en France, où 236 emplois seront supprimés (900 en Europe). Cité par Challenges, le président du directoire de Schneider Electric défend pourtant ces nouveaux équilibres : "Heureusement que la mondialisation existe, car ce sont nos activités dans le monde qui alimentent nos 40 usines françaises." 

La part des effectifs français diminue. Sébastien Lebreton, directeur des ressources humaines d'Alcatel-Lucent en France, est on ne peut plus clair dans les colonnes de Ouest-France. "Est-ce que le groupe s'américanise ? Non. Est-ce qu'il est international ? Oui. Et est-ce que le marché est plus porteur aux Etats-Unis ? La réponse est oui." Le groupe hôtelier Accor emploie aujourd'hui quatre salariés sur dix en Asie et dans le Pacifique. Ce qui est plutôt bon signe, estime François Chaulet, de Montségur Finance "Lorsque vous créez une structure à l'étranger, il faut voir combien de cadres français vont s'y installer ! Cela crée autant d'emplois, si ce n'est plus." Ce n'est pas toujours vrai, comme dans le cas d'Essilor entre 2007 et 2011. Le groupe emploie de plus en plus de salariés, dans le monde entier (25% en Europe, 32,2% en Amérique du Nord, 42,3% en Amérique latine, Asie et Afrique). En France, c'est le statu quo.

La concurrence est de plus en plus dure

La téléphonie mobile. Le secteur de la téléphonie mobile a vécu un séisme avec l'arrivée de Free sur le marché. Bougyues Telecom a réclamé 542 départs volontaires et lancé une "rationalisation des offres et des services", après des pertes qui ont pénalisé les résultats de sa maison-mère. La société "avait déjà annoncé que le développement des offres 'low cost' et la guerre des prix rendue possible par les conditions offertes au 4e opérateur conduiraient à une baisse de son chiffre d’affaires, une dégradation de sa rentabilité et de son cash flow", résumait-elle avec amertume dans son communiqué. Le groupe Vivendi a lui annoncé la fermeture de 150 boutiques SFR pour "maintenir [ses] investissements dans les infrastructures très haut débit", tout en préservant l'emploi. En face, pourtant, "Free n'a pas effectué le nombre de recrutements équivalent à ces destructions d'emploi", souligne François Chaulet. Le secteur de la téléphonie mobile compte davantage d'acteurs, mais moins de salariés français.

Le transport aérien. En dehors du CAC 40, d'autres grandes entreprises ont tremblé. Face à la concurrence des compagnies à bas coûts, Air France va supprimer 5 122 postes, dans le cadre de son plan d'économie Transform 2015. Dévoilé à la mi-janvier, il prévoit d'améliorer l'efficacité économique du groupe de 20% d'ici à la fin 2014, précisait Le Monde. Un gain de productivité opéré au détriment de 10% de ses effectifs en France. Son PDG, Alexandre de Juniac, a tout de même été élu "manager de l'année du Nouvel Economiste", le 19 décembre, et félicité par le ministre de l'Economie, Pierre Moscovici, pour la "méthode qu'il a présentée, fondée sur le dialogue, sur l'idée qu'il faut aller vite et sur la notion de la justice." Supprimer des emplois, d'accord, mais avec tact.