"L'affaire Volkswagen relève d'une guerre économique menée par tous les moyens possibles"

Pour Alain Juillet, spécialiste du renseignement économique et ancien des services secrets français, ce scandale n'est que le révélateur d'une guerre économique sans merci.

Une usine Volkswagen à Wolfsburg (Allemagne), le 22 septembre 2015.
Une usine Volkswagen à Wolfsburg (Allemagne), le 22 septembre 2015. (AXEL SCHMIDT / REUTERS)

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L'affaire Volkswagen a stupéfait le monde de l'automobile comme celui des consommateurs : après la révélation de la tricherie aux tests antipollution mise en place par le groupe automobile allemand, le titre de ce dernier a perdu près de 30% en Bourse en deux jours, mardi 22 septembre. Mais, pour Alain Juillet, spécialiste du renseignement économique et ancien des services secrets français, interrogé par francetv info, le dossier Volkswagen cache une réalité au sein de laquelle tous les coups sont permis.  

Francetv info : Etes-vous surpris par le scandale qui touche Volkswagen ?

Alain Juillet : Cela ne me surprend qu'à moitié. Cette affaire est une énorme tromperie doublée d'un fait de guerre économique. La tricherie d'abord. Elle est indéniable, vous avez d'ailleurs vu le mea culpa des dirigeants allemands. Le fond de l'histoire semble assez simple. Les normes antipollution américaines obligeaient Volkswagen à modifier ses modèles. La firme allemande a donc préféré mettre en place un subterfuge pour truquer l'instrument de mesure. En quelque sorte, ils s'en sont pris au thermomètre avec des moyens sophistiqués.

Mais ce n'est pas la première fois que les Allemands se comportent de la sorte. On l'a ainsi vu avec l'affaire de corruption chez Siemens pour conquérir des marchés étrangers. Des pots-de-vin avaient été versés, et probablement maquillés en honoraires de consultants, selon les enquêteurs, à hauteur de 900 millions d'euros dans le secteur des télécommunications [Dans cette affaire, qui avait éclaté fin 2006, le groupe a été condamné à de lourdes amendes, en Allemagne et aux Etats-Unis]. Il a fallu deux changements de président chez Siemens pour que l'on arrive à mettre de l'ordre dans cette société. Ils ont aussi nommé près d'un millier de contrôleurs en interne pour vérifier la rigueur des comportements.

L'Allemagne a chez nous une image de sérieux absolu, mais, dans la réalité, outre-Rhin, on mène une guerre économique par tous les moyens possibles et impossibles. Là-bas, les scandales sont assez rares. Mais, quand ils sortent, ils sont énormes. Car, dans ces cas-là, on se rend compte que tout un système est vicié. Dans l'exemple de Volkswagen, les décisions n'ont pas pu être prises par le premier venu. Les risques encourus par cette manipulation sont tels qu'ils n'ont pas été pris sans en peser les conséquences.

Tricheries, contournements des règles, cela vous évoque-t-il des précédents, y compris dans d'autres secteurs ?

Je me souviens du Concorde. C'est un exemple de tentative de contournement des règles en vigueur contre la pollution, et aux Etats-Unis justement. Mais cela n'a pas marché. Le Concorde était très bruyant au décollage comme à l'atterrissage, il ne correspondait pas aux normes américaines. Nous, nous avons d'abord dit que tout cela était faux. Puis, nous avons essayé de trouver des procédures d'approche pour se plier aux prescriptions. Mais les Américains ont fini par restreindre considérablement les possibilités d'exploitation de l'appareil. 

La guerre économique se joue-t-elle donc également au niveau des Etats ?

Absolument. Certes, Volkswagen n'a pas respecté les règles et le savait. La firme est coupable, cela va leur coûter une fortune, et devenir une catastrophe pour la marque. Mais il faut aussi replacer cela dans le cadre de la guerre économique que les Américains livrent au reste du monde. Cette mise en cause de Volkswagen se fait avec d'autant plus de virulence que cette entreprise était en train de l'emporter dans la grande bataille planétaire de la construction automobile.

Tous les moyens sont utilisés, à commencer par l'arme juridique pour tuer l'adversaire. En France, on a déjà vu cela. Rappelez-vous de l'affaire de la BNP. La banque a dû plaider coupable dans un dossier de viol d'embargo contre l'Iran, le Soudan et Cuba, avec à la clé une amende de près de neuf milliards de dollars. C'est colossal. De même pour le constructeur Peugeot, qui a dû arrêter de livrer lui aussi à l'Iran. Comme par hasard, General Motors tente de remplacer maintenant Peugeot sur le marché iranien. Il va falloir que l'on apprenne nous aussi à gérer le juridique comme les Américains. Les moyens classiques dont disposait Washington sont maintenant moins efficaces, en particulier la puissance militaire. Le juridique est devenu un élément clé pour imposer le leadership américain au niveau mondial.

Quelles sont les premières leçons à tirer de l'affaire Volkswagen ?

Les consommateurs ne peuvent que se poser des questions du genre : "Alors, c'est vrai, on nous ment sans vergogne ?" Tout cela est très mauvais pour Volkswagen comme pour les Etats, car les gens pourront se dire que tout le monde a fermé les yeux. De quoi apporter de l'eau au moulin de toutes les théories complotistes. Autre morale de l'histoire : les failles, les déviances, les tricheries, tout cela désormais se paie très cher. Il faut que chacun sache désormais qu'il est indispensable de respecter les règles et arrête de penser que l'on peut les contourner avec des filouteries plus ou moins habiles. Les consommateurs doivent être vigilants, s'organiser sans être pour autant inféodés à des grands groupes internationaux qui ont pour but d'agresser ou de détruire la réputation d'un pays ou d'une société au profit d'un concurrent.