L'acupuncture, l'ostéopathie, le tai-chi et l'hypnose à l'hôpital. Dans les couloirs de l'Académie nationale de médecine (ANM), la décision en juillet 2012 de l'Assistance Publique-Hôpitaux de Paris (APHP) d'introduire ces quatre thérapies alternatives à l'hôpital n'est pas passée inaperçue. "Avec sa culture scientifique, l'Académie était un peu surprise", indique Daniel Couturier, secrétaire général de l'ANM.

L'étonnement passé, l'institution décide de se pencher sur la question et rédige un rapport, publié mercredi 6 mars. Si les professeurs de l'Académie jugent légitime l'initiative de l'APHP, ils émettent de sérieuses réserves sur ces médecines alternatives. Explications et réponses des praticiens concernés.

Efficacité limitée contre utilité prouvée

Les arguments de l'Académie de médecine. Pour les auteurs du rapport, qui ont consulté les principales études menées sur le sujet et auditionné des praticiens de ces thérapies, leur efficacité reste très limitée. "(Elle) n'est évoquée que dans un nombre limité de situations et fondée sur un niveau de preuves insuffisant", écrivent les professeurs Daniel Bontoux, Daniel Couturieux et Charles-Joël Menkes.

D'après eux, ces thérapies reposent avant tout sur un effet placebo. Charles-Joël Menkes cite l'exemple d'une étude sud-coréenne menée avec trois profils d'acupuncteurs : un praticien à la tenue négligée, un autre habillé en tenue traditionnelle coréenne et le dernier vêtu comme un médecin. "Les résultats étaient nettement meilleurs en tenue traditionnelle", explique le professeur. Le rapport note toutefois que cela ne disqualifie pas ces méthodes, mais que cet effet reconnu apporte au contraire à ces thérapies "les données scientifiques qui leur faisaient jusqu'à présent défaut".

Une fois ces réserves posées, le rapport liste les différentes situations dans lesquelles ces thérapies sont utiles. L'acupuncture et l'ostéopathie peuvent être utiles pour soulager des douleurs du dos, du cou ou de la tête. L'hypnose permet de réduire la douleur de "gestes invasifs" chez l'enfant ou l'adolescent. Le tai-chi, une gymnastique chinoise, permet de lutter contre les troubles de l'équilibre chez les personnes âgées. Enfin, l'hypnose et l'acupuncture permettent parfois de combattre les effets secondaires des chimiothérapies, comme les nausées, sans médicament. Au final, "ce n'est pas merveilleux, mais cela peut être utile et apporter un petit plus", résume Daniel Bontoux, principal auteur du rapport.

Ce que répondent les praticiens. "L'ostéopathie est une médecine assez jeune, elle n'est vraiment réglementée que depuis 2002 et les avancées scientifiques sont très récentes", plaide Bertrand Bouriaud, ostéopathe auditionné par l'Académie pour justifier la faiblesse des données scientifiques. "La science ne tient compte que du mesurable, pas du qualitatif", ajoute Gilles Andrès, médecin acupuncteur et président de l'Association française d'acupuncture, également auditionné. "L'acupuncture reste quand même d’une efficacité très intéressante, qui n’est pas simplement placebo. Ce qu’ils appellent placebo est un fourre-tout de ce qu’ils ne comprennent pas", réplique-t-il.

Médecine scientifique contre "thérapies complémentaires"

Les arguments de l'Académie de médecine. Les auteurs du rapport tiennent à rappeler que, malgré l'engouement des Européens vis-à-vis de ces pratiques (70% y ont recours une fois dans leur vie, selon une étude du centre d'analyse stratégique (PDF)), elles ne peuvent se substituer à la médecine classique. "Pour nous, il y a une seule médecine, la médecine scientifique, celle dont notre Académie porte le nom", assène en préambule Daniel Bontoux. Il refuse d'ailleurs les termes de "médecines douces" ou "médecines alternatives", préférant parler de "thérapies complémentaires".

Ces dernières "ne doivent jamais être choisies par le patient comme une solution de premier recours, ni comme une solution de remplacement", estime le rapport. Cette mise en garde s'adresse aussi bien aux patients qui souhaitent être soignés exclusivement avec ces méthodes qu'aux établissements soucieux de faire des économies en remplaçant l'anesthésie par l'hypnose ou l'acupuncture. "Ces pratiques doivent rester à leur juste place : celle de méthodes adjuvantes pouvant compléter les moyens de la médecine", conclut le rapport.

Ce que répondent les praticiens. Gilles Andrès ne prétend pas que l'acupuncture peut soigner toutes les pathologies. Il estime en revanche qu'elle est une médecine à part entière. "Dans l'acupuncture, il y a une théorie de l'homme, une physiologie et une thérapeutique. Si ce n'est pas une médecine, je ne sais pas ce que c'est", explique-t-il. "La médecine occidentale est obnubilée par le tout-organique ; nous faisons la synthèse entre les deux", poursuit ce médecin généraliste.

Encadrement insuffisant contre formations lacunaires

Les arguments de l'Académie de médecine. Si le rapport se concentre sur quatre thérapies, il en existe pas moins de 400 selon l'Organisation mondiale de la santé. Pour les auteurs du rapport, cette diversité pose un problème de qualité des soins. Ils observent que certaines thérapies comme l'ostéopathie sont pratiquées par des gens qui ne sont ni médecins, ni professionnels de santé. "Il faut éviter que certaines associations ne pénètrent dans l'hôpital par le biais de ces thérapies complémentaires", met en garde Charles-Joël Menkes.

Pour mieux encadrer cette pratique, le rapport recommande de placer les professionnels de santé au cœur de ces soins. Les patients doivent consulter leur médecin généraliste avant tout traitement alternatif ; les hôpitaux sont priés de confier leur pratique uniquement à leurs médecins ou infirmiers ; et les facultés de médecine sont encouragées à intégrer ces thérapies dans leur cursus.

Ce que répondent les praticiens. Si Bertrand Bouriaud partage l'inquiétude de l'Académie de médecine sur la mauvaise qualité de certaines formations ostéopathiques, il estime également que les médecins aussi sont concernés. "Aucune formation réservée aux professionnels de santé ne correspond aux critères de l'Organisation mondiale de la santé", remarque-t-il, rappelant que celle-ci préconise 4 200 heures de formation.

Au final, si l'Académie reconnaît l'utilité et l'intérêt de la démarche de l'APHP, elle refuse d'aller plus loin, avec la création par exemple de services entiers dédiés à ces pratiques. "Les hôpitaux manquent de moyens. Il n'est pas question de se disperser avec ces thérapies", assène Daniel Bontoux.