Pourquoi le "Grand Journal" de Canal + vire au fiasco

Pour sa semaine de rentrée, la nouvelle formule de l'émission phare de la chaîne cryptée a connu des audiences catastrophiques. 

La nouvelle équipe du "Grand Journal" de Canal +, le 4 septembre 2015.
La nouvelle équipe du "Grand Journal" de Canal +, le 4 septembre 2015. (MAXPPP)

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Une catastrophe industrielle. Voilà à quoi ressemble la nouvelle formule du "Grand Journal" de Canal +. Pour sa semaine de rentrée, l'émission phare de la chaîne cryptée a connu des audiences désastreuses. De 915 000 téléspectateurs pour la première, lundi 7 septembre, le "Grand Journal" est passé à 611 000 téléspectateurs, jeudi 10, soit la pire audience de l'émission depuis près de dix ans ! Francetv info vous explique les raisons du fiasco. 

Une émission trop lisse

Premier reproche adressé à l'émission : un ton trop lisse, policé. En témoignent les multiples commentaires négatifs publiés sur la page Facebook par des téléspectateurs qui déplorent une nouvelle formule "convenue", "insipide", "triste", "fade", "ennuyeuse"... Des critiques que comprend Aliette de Villeneuve, responsable du pôle contenus et marketing des programmes à NPA Conseil, interrogée par 20 Minutes"Il y a un côté plutôt pesant : les interviews sont longues, le rythme est lent."

La nouvelle présentatrice, Maïtena Biraben, avait d'ailleurs elle-même revendiqué ce changement de braquet, en début de semaine, promettant un ton plus lent et "plus poli", car, à ses yeux, le "Grand Journal" était devenu "trop fragmenté". Problème : "L'émission n'est pas assez dynamique. Or, on sait que, à cette heure-là sur les autres chaînes, tout s'enchaîne, ça rigole énormément. Le public aime le piquant !" reprend Aliette de Villeneuve. 

"On reprochait beaucoup au 'Grand Journal' d'enchaîner trop vite les invités, les chroniques, etc. Mais cela permettait à l'audience de se maintenir, rappelle aussi Julien Bellver, rédacteur en chef du site Puremedias, interrogé par francetv info. A cette heure-là, les gens picorent et zappent beaucoup entre les chaînes."

Des sujets trop lourds

"Quand on regarde la courbe d'audience de l'émission, on observe qu'elle est en dents de scie, souligne également Julien Bellver. Cela signifie que les gens viennent, regardent, que l'émission ne leur plaît pas, et qu'ils s'en vont."

En cause, selon lui, des sujets "très bien faits", mais "hyper pointus". "Quand tu diffuses un sujet de cinq minutes à 19h25, tu largues tout le monde", insiste-t-il. Jérôme Ivanichtchnko, journaliste médias à Europe 1, pointe lui aussi du doigt des "reportages souvent très longs, sur des sujets très lourds, trop lourds pour un téléspectateur qui rentre d'une journée de travail".  

Journaliste pour le site Konbini, Rachid Majdoub ne dit pas autre chose : il déplore "une surdose d'information anxiogène, à l'heure où le téléspectateur préfère un programme s'apparentant davantage au 'Petit Journal' de Yann Barthès".

Des chroniqueurs trop discrets

Pour Jean-Michel Aphatie, qui a quitté l'émission au mois de juin en même temps qu'Antoine de Caunes, "le plateau est un peu faible". "Maïtena est à la hauteur de ce qu'on connaît d'elle. Elle a vraiment de la présence. Après, il manque dans l'équipe des chroniqueurs quelqu'un de vraiment fort et sérieux pour l'épauler", estime, dans un entretien à Metronews.fr, celui qui a enchaîné neuf saisons d'affilée dans le "Grand Journal".

"L'équipe a été choisie dans l'urgence et sans véritablement avoir de marge de manœuvre", raconte sur le site des Inrocks un ancien salarié de l'émission.

"Les chroniqueurs sont trop figés", abonde Aliette de Villeneuve, du cabinet NPA Conseil. "Maïtena Biraben n'a pas jugé nécessaire de s'entourer d'experts, comme Jean-Michel Aphatie ou Karim Rissouli l'an dernier, acquiesce Julien Bellver, de Puremedias. Or, avoir des chroniqueurs qui ont une vraie personnalité, qui en imposent par leur analyse, par leur humour, c'est indispensable dans ce genre d'émission."

Un goût de déjà-vu

Pour Jérôme Ivanichtchnko, d'Europe 1, l'émission a aussi "un petit goût de déjà-vu" "Le 'Grand Journal' ressemble à une déclinaison quotidienne du 'Supplément', le magazine que Maïtena Biraben présentait chaque dimanche midi jusqu'à la fin de la saison dernière." Julien Bellver, du site Puremedias, va dans son sens : "L'animatrice a changé, les chroniqueurs ont changé, mais, finalement, le concept, ça reste une animatrice, des chroniqueurs et un invité politique autour d'une table, qui débattent sur deux ou trois actualités""Mais à la base, poursuit Julien Bellver, la première grosse erreur est d'avoir gardé le même nom. Je ne comprends pas pourquoi Vincent Bolloré [le patron de la chaîne], qui a voulu tout changer, a en même temps choisi de garder cette marque. Changer de nom aurait donné un signal très fort."

Un avis que partage la sémiologue et analyste des médias Virginie Spies, interrogée par 20 Minutes : "Il aurait fallu tout changer. Là, les changements sont seulement cosmétiques. Le nom est le même. C'est une erreur incroyable !" "Le 'Grand Journal' ressemble à un vieux modèle de voiture : agréable à regarder, rodé, mais ronronnant", résume, acide, la journaliste Marie-Hélène Soenen dans Télérama.

Des invités trop peu connus

Pour Julien Thomas, journaliste médias dans le groupe Prisma, "le plus gros problème, ce sont les invités""Il y a de gros problèmes de programmation, acquiesce son confrère Julien Bellver. Mardi, ils invitent Cyprien, qui est déjà passé cent fois dans l'émission. Mercredi, ils invitent Nagui, une semaine après l'annonce du retour de 'Taratata'. Jeudi, ils invitent Jean-Vincent Placé, quinze jours après la crise chez les Verts..." Sans parler de l'ancien ministre Hervé Morin mardi, ou du député UDI Yves Jégo vendredi.

Des choix "terriblement ennuyeux en access prime-time", qui auraient plutôt leur "place en deuxième partie de soirée", renchérit Virginie Spies dans les colonnes de 20 Minutes. "Il y a quelques années, stars et politiques plébiscitaient le 'Grand Journal' pour venir faire leur promo, ce n'est plus le cas aujourd'hui", constate Rémi Jacob, journaliste à Télé 2 Semaines.

La fin des "Guignols" trop dure à amortir

Enfin, dernière explication – et pas des moindres – de ce fiasco : la suppression des "Guignols de l'info", décidée par le nouveau patron, Vincent Bolloré. L'an dernier, cette tranche de l'émission, diffusée en clair peu avant 20 heures, attirait en moyenne 1,8 million de téléspectateurs. "C'est considérable, souligne Julien Bellver. Cela signifie que les 'Guignols' assuraient 30 à 40% de l'audience du 'Grand Journal'. Ce qui permettait à l'émission d'assurer des scores relativement corrects."

Et, si la direction de Canal + a promis des "ajustements constants" pour cette nouvelle formule, Maïtena Biraben et sa bande ne pourront, quoiqu'il arrive, pas compter sur les marionnettes de cire pour redresser la barre. Peu appréciées par Vincent Bolloré, elles ne devraient revenir à l'antenne qu'au cours du mois d'octobre, à 20h50 et en crypté, sans leur mythique présentateur, PPD, remercié par le nouveau patron du groupe.