Comment Vincent Bolloré est en train de zapper "l'esprit Canal"

Le nouveau patron du groupe a congédié les états-majors de Canal+ et i-Télé, et surveille désormais de près les contenus des émissions comme "Les Guignols de l'info" ou "Touche pas à mon poste".

Le patron de Vivendi et du groupe Canal +, Vincent Bolloré, le 8 octobre 2014 à Paris.
Le patron de Vivendi et du groupe Canal +, Vincent Bolloré, le 8 octobre 2014 à Paris. (MEIGNEUX /SIPA)

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Chamboule-tout dans les couloirs de Canal +, d'i-Télé et de D8. Depuis qu'il a pris les rênes du groupe télévisuel, l'industriel Vincent Bolloré a visiblement décidé de changer de fond en comble la maison fondée en 1984. Purge des dirigeants, émissions étroitement surveillées, documentaires d'investigation censurés… "L'esprit Canal" semble loin.

La grande purge des dirigeants du groupe

Au cœur de l'été, Vincent Bolloré a commencé par débarquer la plupart des dirigeants du groupe, pour placer ses hommes aux postes clés. Adieu le président du directoire, Bertrand Meheut. Adieu le directeur général, Rodolphe Belmer. Adieu aussi Céline Pigalle, la directrice de la rédaction du groupe Canal, Alice Holzman, la directrice de Canal Sat, Cécilia Ragueneau, la directrice d'i-Télé, Ara Aprikian, le directeur de D8, D7 et d'i-Télé, Nathalie Coste-Cerdan, la directrice du cinéma…

Et le milliardaire breton n'y est pas allé par quatre chemins. Selon Le Parisien, Ara Aprikian a été "éjecté en quelques minutes, sans avoir le temps de faire ses cartons". Nathalie Coste-Cerdan, elle, "est tombée de sa chaise" en apprenant son éviction, raconte Libération : "Quelques jours auparavant, Vincent Bolloré lui avait, en effet, donné des garanties sur son maintien en poste". Thierry Thuillier, lui, aura eu à peine le temps de défaire ses cartons : nommé à la tête des sports il y a trois mois, après son départ de France Télévisions, le voilà remplacé par Thierry Cheleman, un proche de Vincent Bolloré qui occupait jusqu'alors la direction des sports de D8.

Un catho tradi à la tête de l'info sur i-Télé

Parmi les "Bolloré boys" fraîchement nommés figure un certain Guillaume Zeller. A 39 ans, cet ancien directeur de la rédaction de Direct 8, et rédacteur en chef de Direct Matin, hérite d'un poste de taille : la direction de l'information d'i-Télé, bientôt rebaptisée CNews. "Un choix qui a choqué certains en interne, en raison de la méthode, mais aussi du profil de l'intéressé", raconte Le Monde.

Comme le souligne le site Streetpress, Guillaume Zeller est un "chouchou des milieux tradi" et catholiques, "invité régulier" de la très droitière Radio Courtoisie, chroniqueur sur le site Boulevard Voltaire de Robert Ménard, et grand défenseur du général Aussaresses, l'un des tortionnaires les plus connus de l'armée française en Algérie. Bref, un profil peu conforme à l'image "cool" soigneusement cultivée par Canal+. D'autant que l'intéressé "n'a jamais vraiment piloté une grande chaîne d'info", souligne Libération. "Je vais commencer mon stage dès demain", a-t-il d'ailleurs lancé aux salariés lors de sa prise de fonctions, devant "une équipe consternée".

Des documentaires de Canal+ censurés

Autre coup de canif de Vincent Bolloré dans l'image de la chaîne cryptée : la fin annoncée des magazines d'investigation. A la fin juillet, le site Mediapart révélait que le milliardaire breton est intervenu personnellement pour interdire la diffusion du documentaire "Evasion fiscale, une affaire française". Cette enquête portait sur le Crédit mutuel, soupçonné, à l'instar de ses consœurs étrangères UBS ou HSBC, d'avoir organisé un vaste système d'évasion fiscale via ses filiales suisse et monégasque. "En quinze ans, je n'avais encore jamais vécu une censure aussi franche et brutale", a pesté cet été le rédacteur en chef du documentaire, Jean-Pierre Canet. En vain. Le film n'a pas été diffusé.

Début septembre, selon Le Monde, une autre enquête, consacrée cette fois à l’Olympique de Marseille, et jugée "négative", a suscité l'ire du patron du groupe. Si elle a bien été diffusée dans le cadre de l'émission "Enquêtes de foot" sur Canal+ Sport, elle est en revanche inaccessible sur les plateformes de replay de la chaîne cryptée. Selon le quotidien, "Vincent Bolloré (...) a fait comprendre qu’il y voyait un exemple de ce qu’il ne faut pas faire, c’est-à-dire prendre le risque de froisser des partenaires de Canal+ – la chaîne diffuse en effet une partie de la Ligue 1."

"Les Guignols" en crypté, et surveillés de près

Parmi les autres programmes ayant subi les foudres de l'industriel, les emblématiques "Guignols de l'info". A la fin juillet, Le Parisien révèle que tous les auteurs historiques de l'émission satirique ont été congédiés. Canal+ annonce que le show restera quotidien, mais qu'il sera repoussé à 20h50, en crypté, pour les seuls abonnés, donc. "Les Guignols de l'info" seront toutefois disponibles sur Dailymotion (propriété du groupe Vivendi, dont Vincent Bolloré est le patron), après leur diffusion quotidienne, et repasseront en clair, en format hebdomadaire, le dimanche. Les fans des "Guignols" seront en revanche orphelins de la mythique marionnette de Parick Poivre d'Arvor, congédiée elle aussi.

En attendant cette nouvelle formule, l'émission tarde à réapparaître. "'Les Guignols devraient revenir à l'antenne début octobre", assure le magazine en ligne Ozap. Qui précise aussi : "Selon nos informations, Vincent Bolloré relit en personne les textes des nouveaux auteurs des 'Guignols' en cours de recrutement. La consigne est claire : pas de religion, pas de politique intérieure. Et bien sûr, pas de double en latex de Vincent Bolloré."

Le "Grand Journal" largement remanié

Le "Grand Journal" était en perte d'audience : les conclusions de Vincent Bolloré n'ont pas traîné. Le présentateur, Antoine de Caunes, et le producteur historique de l'émission, Renaud Le Van Kim, ont tous deux été remerciés, tout comme une ribambelle de chroniqueurs (Jean-Michel Aphatie, Natacha Polony…).

Lundi 7 septembre, la nouvelle équipe, emmenée par la présentatrice Maïtena Biraben, a fait ses débuts dans de nouveaux décors, et avec une nouvelle formule, "plus lente et plus polie", selon les mots mêmes de sa nouvelle égérie. Plus lisse, en somme. Fini les sketchs loufoques de la Miss Météo tout comme les questions impertinentes de la Boîte à questions… "Le rythme de cette émission ne me convenait pas. C'était trop rapide, trop fragmenté pour moi", justifie Maïtena Biraben. L'avenir dira si le pari est gagnant en termes d'audience. Pour le moment, c'est loin d'être le cas : après avoir réuni 915 000 personnes lundi, l'émission a aussitôt chuté à 769 000 téléspectateurs mardi, et à 736 000 mercredi.

"Touche pas à mon poste" mis en garde

"Touche pas à mon poste", l'émission de D8 animée par Cyril Hanouna, est, elle aussi, sous étroite surveillance, malgré ses bonnes audiences. Selon les informations d'Ozap, un sketch du chroniqueur Bertrand Chameroy, diffusé pour la rentrée de l'émission, lundi 31 août, a fortement déplu à Vincent Bolloré. "Le chroniqueur, raconte le site spécialisé dans les médias, simulait un échange de SMS avec le nouveau 'big boss'. 'Promis, nous ne ferons pas de vagues cette année'", écrivait-il. Avant d'enchaîner : 'Est-ce que vous l'avez vu ?' (...) 'Pardon ?' (...) 'Mon cul.' Le téléphone se met alors à sonner, le nom de Vincent Bolloré s'affiche. 'Non, non, je ne veux pas finir comme 'Les Guignols', c'était une vanne !', s'amuse Chameroy."

Selon Ozap, la censure ne s'est pas arrêtée là : le 3 septembre, le patron du groupe est à nouveau intervenu auprès de Cyril Hanouna, pour mettre son veto à un sketch qui devait ironiser sur les nouveaux noms des chaînes du groupe Canal (C8, C17 et CNews), choisis par Vincent Bolloré. Depuis "Vincent Bolloré a demandé personnellement aux équipes de 'Touche pas à mon poste' qu'on ne parle plus de lui dans l'émission". Et de fait, "aucune nouvelle allusion au patron n'a été faite dans le talk d'access de D8". Où es-tu, "esprit Canal" ?