Comment j'ai découvert "Touche pas à mon poste" avec les "fanzouzes"

Je n'avais jamais regardé le show de Cyril Hanouna et ses chroniqueurs. Pendant une semaine, j'ai été initié auprès des fans à cette émission dont le succès n'a d'égal que les polémiques qu'elle provoque.

Cyril Hanouna et ses fans sur le plateau de \"Touche pas à mon poste\", le 13 octobre 2014.
Cyril Hanouna et ses fans sur le plateau de "Touche pas à mon poste", le 13 octobre 2014. (MAXPPP)
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Pierre LecornufranceinfoFrance Télévisions

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Je ne connais pas "Touche pas à mon poste", l'émission phare de D8. Je n'ai même jamais regardé. "TPMP" n'évoquait pour moi que des polémiques, comme l'histoire de la baffe de Joey Starr à Gilles Verdez. Alors quand on m'a confié le soin de travailler sur le succès de l'émission, qui attire chaque soir 1,5 million de téléspectateurs, ç'a été une plongée dans l'inconnu. C'est ainsi que j'ai découvert le show, à travers le regard des "fanzouzes", le nom donné par Cyril Hanouna aux adeptes de son émission. 

Première approche : je m'invite dans un groupe Facebook et poste un message, pour entrer en contact avec des fans, afin qu’ils m’initient aux codes de l’émission et qu’ils m’expliquent le succès de leur programme favori. Des internautes témoignent : "Ça nous permet de nous détendre et de rire après une journée de boulot." Et puis viennent les messages de méfiance. "Je vous déconseille fortement de prendre contact avec ce journaliste" et autres "Vous voulez nous faire passer pour des dégénérés ?"

Society et France inter sont cités en (mauvais) exemples. L’hebdomadaire a sorti, le 4 mars, une longue enquête assassine sur les coulisses de l’émission. La radio, elle, est citée à cause d'une chronique de Bruno Donnet, qui dénonçait le 1er février "la normalisation de l’humiliation" à l'œuvre dans l’émission que Cyril Hanouna anime et produit.

J’irai regarder TPMP chez vous

Finalement, je reçois un message privé. Un certain Laurent, 38 ans, accepte de me faire découvrir l’émission. Je le retrouve chez lui, à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine). Ecran plat branché sur D8, crackers et soda sur la table, on attend sur le canapé le début de l’émission. Laurent travaille dans une crèche. Dans la vie, c’est un grand télévore. Il regarde l’émission depuis ses débuts, en 2010, à l'époque sur France 4. "'Touche pas à mon poste', c’est clairement mon rendez-vous préféré. A cette heure-ci, entre ça et 'Money Drop', le choix est vite fait !"

L’émission commence par un défi dans une piscine à boules. Laurent me présente un par un les chroniqueurs. "Lui, c’est le blagueur de service, mais juste pour les blagues pourries", explique-t-il en parlant de Thierry Moreau, le rédacteur en chef de Télé 7 jours"qui ressemble un peu à Mister Bean". Laurent aime la "liberté de ton" des chroniqueurs, même s'il se doute qu'ils sont recrutés pour jouer un rôle, façon "bande de potes".

A l’origine, "Touche pas à mon poste" est une émission sur les médias. Un quart d’heure après le début du programme, ça ne saute pas aux yeux. Cyril Hanouna fait le tour de ses compères, il a un petit mot ou une vanne pour chacun. "Là, ils jouent sur l’ambiguïté sexuelle de Matthieu Delormeau", un chroniqueur. "A la fois je trouve ça bien, parce qu’on sort un peu du côté médias ; et à la fois, qu’est-ce qu’on en a à foutre ?"

19h31. L’émission a commencé depuis une demi-heure, on a fait le tour des chroniqueurs et c’est déjà la deuxième coupure pub. "C’est ça qui est chiant, il y a toujours quinze pubs", maugrée Laurent dans sa barbe, en se levant pour aller fumer à la fenêtre. 19h36. L’émission reprend avec une petite danse de Cyril Hanouna. Laurent tient l’animateur en haute estime. "J’adore ce mec, il transpire la sincérité et il est proche des gens."

L\'auteur de cet article devant \"Touche pas à mon poste\", le 26 avril 2016.
L'auteur de cet article devant "Touche pas à mon poste", le 26 avril 2016. (Pierre Lecornu / Francetv info)

La nuit tombe et l’émission se poursuit. Les chroniqueurs donnent leurs coups de cœur et coups de gueule médias. Ils accueillent sur le plateau Loana Petrucciani et Steevy Boulay pour parler des quinze ans de "Loft Story". En bas de l'écran, un bandeau bleu annonce aux téléspectateurs la suite des festivités et les incite à donner leur avis sur les réseaux sociaux. Laurent, lui, commente l'émission à haute voix.

On atteint finalement le moment où Cyril Hanouna "se met des trucs sur la gueule, ça il aime bien !" En l’occurrence, du yaourt a priori. Puis les chroniqueurs doivent répondre à des questions la bouche pleine de chamallows. Une intervention de Camille Combal et deux coupures pubs plus tard, c'est la fin de l'émission.

Bilan : j'ai l'impression d'avoir assisté à un show qui fait le grand écart entre critique des médias et déconne totale. Le tout ressemble à une série télé, avec des personnages, des intrigues et du suspense. Je comprends que ça puisse captiver.

La deuxième vie de l’émission sur les réseaux sociaux

Pour une émission qu’on m’a vendue très proche de ses fans, je n’ai pas vu beaucoup d’interactions. Tout juste le résultat du sondage"Oui ou non Loana devrait-elle rejoindre l’équipe ?" ("Non" à 53%). Mais peut-être suis-je tombé le mauvais soir ? Je décide donc d’aller faire un tour du côté des réseaux sociaux.

J’entre en contact avec Kévin et Tony, qui s'occupent d’un compte Twitter de fans, @FanzouzesTPMP, plus de 5900 abonnés au compteur. Kévin, qui a ouvert le compte, est encore au lycée. L'équipe derrière @FanzouzesTPMP a entre 14 et 17 ans. Pourtant, ils suivent l’émission depuis plusieurs années déjà. Gérer un compte de fans demande du temps, alors ils sont cinq à se relayer pour live-tweeter l’émission, qui se déroule tous les soirs en direct.

Et qui dit direct, dit surprises – jusqu’au dernier moment. "Avant le début de l’émission, on essaye de donner des infos aux fans sur ce qui va se passer, en restant branché sur le site de Jen-Marc Morandini ou en écrivant aux chroniqueurs. Parfois ils nous filent des exclus." Les jeunes fanzouzes organisent aussi des sondages, des jeux ou encore des défis pour faire entrer des hashtags dans les "tendances", les sujets les plus discutés sur Twitter.

Et sur les réseaux sociaux, l’émission ne se termine pas à 21h15. "Après l’émission, on discute toujours ; sur les chroniqueurs, les prochains invités… On sait que Cyril regarde nos tweets, ça a un impact sur les émissions d’après", croit savoir le lycéen. Il note surtout que son compte Twitter a connu plusieurs pics d'audience : le premier quand Cyril Hanouna lui-même a retweeté un message ("on a gagné 400 followers d’un coup !"), le second après que Joey Starr a mis une baffe au chroniqueur Gilles Verdez. Ce soir-là, un de leurs messages a été retweeté "943 fois", se rappelle Kevin avec une certaine fierté. Il est d’ailleurs toujours épinglé tout en haut du compte Twitter.

Sur la polémique Joey Starr, Kévin admet que l’affaire "est peut-être allée trop loin. Malheureusement, les gens se sont vite emportés". "Mais ça l’aurait fait avec n’importe quelle autre émission, je pense", nuance-t-il. "Une claque en direct, je n’avais jamais vu ça à la télé." 

Une communauté très soudée

Suivre en direct, découvrir les rebondissements ensemble, réagir de concert, rire ou s'indigner… Est-ce cela, qui forge la communauté de "TPMP" ? Lucie, 24 ans, étudiante en japonais, a répondu à ma question : "Je regarde l’émission sur l’ordinateur, comme ça je peux faire autre chose à côté. Avec deux amies à moi, c’est notre rendez-vous. On discute en ligne, on suit les débats qu'ils lancent, on donne notre avis, on commente ce qu’ils font, ce qu’ils disent…"

Chacune d'entre nous suivait l'émission de son côté depuis un moment. On la regarde ensemble depuis cette saison et ça nous a rapprochées.

Lucie, étudiante et fan de "TPMP"

à francetv info

Un lien qui ne se limite pas seulement aux personnes que Lucie connaît "physiquement". "Il y a un peu de tout chez les fans : des ados, des plus vieux… On est comme une famille, solidaires. Sur les réseaux sociaux, j’ai vu plein de gens s’entraider." S’entraider ? Lucie me donne un exemple : comme elle habite Paris et qu'elle se rend parfois devant Europe 1 pour apercevoir Cyril Hanouna, elle a déjà fait signer des autographes au présentateur qu'elle a ensuite envoyés par courrier à des fans qui le lui avaient demandé. 

Une communauté bon enfant, des fans qui s'entraident ; alors pourquoi tant de méfiance quand un journaliste vient les aborder ? "On souffre un peu de la tendance à mettre tout le monde dans le même sac ; on passe pour des cons, pour des gens intellectuellement limités."

Une émission pour "les cons" ?

Voilà donc ce qui a rendu les "fanzouzes" méfiants : "Touche pas à mon poste" serait considéré comme un divertissement un peu bête, pour des gens qui le seraient tout autant. "Ce qui me fascine, c’est que ces émissions sont faites parce qu’on est sûr d’accrocher des millions de cons", avait affirmé Alain Delon en 2015 dans une interview à TV Mag.

Pour m’en parler, je tombe sur Marine, étudiante en sciences politiques qui regarde l’émission depuis ses débuts – sans pour autant se définir comme "fanzouze". "Moi, étudiante à la Sorbonne, c’est me tirer une balle dans le pied de dire que je regarde l’émission. Si j’ai un débat avec mes potes, à un moment, pour me décrédibiliser, ils vont faire une allusion à 'Touche pas à mon poste'. Implicitement, le fait de regarder signifie que je suis moins intelligente qu’eux."

Sur l’image négative dont souffre "TPMP", Marine tente la comparaison : "En fait, c’est une émission dans le style des années 1990, sauf qu’aujourd’hui, pour être 'swag' et 'hype' il ne faut plus faire n’importe quoi." Les polémiques autour du programme l'étonnent. "Quand tu y réfléchis, Les Nuls c’était la même chose ; quand ils balançaient un truc marron sur Chantal Lauby en disant que c’était du caca, c’est pas mieux."

De Caunes et Garcia, c’est devenu la quintessence de la hype, alors qu’en fait ça ressemble un peu à 'TPMP', niveau n'importe quoi.

Marine, étudiante et fidèle de "TPMP"

à francetv info

Peut-être que les raisons du succès et des critiques de l'émission tiennent aussi à son animateur vedette. Si on analyse les audiences de "TPMP" sur le mois dernier, on obtient un électrocardiogramme, car il y a toujours un creux le vendredi. Parce que ce jour-là, ce n'est pas Cyril Hanouna qui présente.

S’il a son fan club, qui l’appelle affectueusement "Baba", près de 70% des Français ont une mauvaise image de l'animateur, selon un sondage du Parisien. Pour Marine aussi, il y a quelque chose de gênant dans le personnage. "Ce qui me dérange, c’est la personnification de Hanouna, genre c’est notre guide, notre chef, il faut le défendre… Il arrive à faire faire n'importe quoi aux gens. Je trouve ça incroyable." De ce que je peux voir sur le groupe Facebook des "fanzouzes" que j'ai rejoint, l'avis de Marine est partagé par quelques-uns, mais pas la majorité.

Avec les "fanzouzes" en bas de D8

Pour finir mon initiation, je me rends devant les locaux de D8, où l'émission est tournée. J'y rencontre Sophie et Djeema, deux amies de 26 et 24 ans, venues exprès de Metz. Elles ont réservé leur billet une semaine et demie à l’avance. Elles ont déjà assisté à l'émission la veille, mais reviennent pour tenter de décrocher un selfie avec Cyril Hanouna.

Sophie et Djeema, deux fans de \"TPMP\" devant les locaux de D8, le 28 avril 2016.
Sophie et Djeema, deux fans de "TPMP" devant les locaux de D8, le 28 avril 2016. (Pierre Lecornu/ francetv info)

Les deux amies n'ont pas pu obtenir leur photo souvenir sur le plateau : "Les portables sont interdits, tu as juste droit à un paquet de mouchoirs", confie Sophie. Impatientes, elles guettent le moindre mouvement derrière les baies vitrées et interrogent le vigile. "Cyril ? Aucune chance de le voir ici, à l’entrée", répond-il. La discussion s’engage : "Tu n’étais pas en plateau hier, toi ?", lui demandent-elles. Car le staff de "Touche pas à mon poste" est maintenant presque aussi célèbre que ses animateurs et chroniqueurs. Les fans reconnaissent ainsi le chauffeur de salle ou le vigile historique, Mokhtar, qui intervient maintenant dans l’émission.

"Les fans de 'TPMP' ? Ah oui, ils sont à fond !", me glisse celui qui fait rentrer les détenteurs du précieux ticket. "Il y en a qui restent parfois jusqu’à minuit, minuit et demie, juste pour avoir une photo avec Cyril [l’émission finit à 21h15]. Mais il ne sort jamais par-là", ajoute-t-il dans un sourire.

Sophie et Djeema ne peuvent pas attendre minuit, un train les ramène à Metz en fin de journée. Portable solidement accrochée à la main, prête à dégainer, Djeema presse le vigile d’aller au moins chercher son collègue Mokhtar pour une photo. En vain. A 17h45, les deux amies quittent le siège de la chaîne, leurs valises sous le bras. Pas de photo avec Cyril Hanouna, mais elles ont réussi à obtenir "un selfie avec Erika". Et moi je ne sais pas qui est Erika. J’ai encore des progrès à faire.