"Collages", compliments et sexisme : rencontre avec les capseurs, qui immortalisent les passages des présentatrices télé

Sur le web et les réseaux sociaux, les apparitions de quasiment toutes les présentatrices sont répertoriées et partagées. 

De nombreux internautes publient sur les réseaux sociaux et des sites internet des captures d\'écran des femmes qui apparaissent sur le petit écran.
De nombreux internautes publient sur les réseaux sociaux et des sites internet des captures d'écran des femmes qui apparaissent sur le petit écran. (BRIAN WAAK / EYEEM / GETTY IMAGES)
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Vincent MatalonFrance Télévisions

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Les journées de Gakatan* laissent en général peu de place à l'improvisation. Attablé dans un café parisien, cet ingénieur en informatique raconte à franceinfo sa routine de téléspectateur un peu particulier. "Une fois rentré chez moi, j'allume mon PC. J'y enregistre deux chaînes en continu : NRJ12 et C8, car il y a toujours quelque chose à récupérer dans 'Touche pas à mon poste'. Une fois que 'Les Anges de la téléréalité' sont terminés, je bascule l'enregistrement sur 'Quotidien'. Ensuite, ça dépend des primes : le vendredi, les émissions d'Arthur peuvent bien marcher, en fonction des invités. Et le samedi, généralement, c'est TF1 : 'Danse avec les stars', 'Secret Story', 'The Voice'..."

La trentaine bien avancée, Gakatan est ce que l'on appelle un capseur. Chaque semaine, il consacre entre quatre et cinq heures de son temps à confectionner et publier des captures d'écran d'émissions de télé sur ses nombreux sites ainsi que sur les réseaux sociaux. Mais ne comptez pas sur lui pour immortaliser les meilleurs moments du "Jour du Seigneur" ou des "Questions au gouvernement". "Au-delà de ma propre production, 80% des caps concernent la beauté féminine", indique-t-il sans détour. Journalistes, artistes, vedettes de téléréalité, animatrices... Presque tout ce que la télé compte de jolies femmes passe dans son radar.

Blogs, forums et sites spécialisés

S'il revendique avec une certaine fierté être un capseur historique (il a effectué ses premiers pas en faisant des captures d'écrans de la série Buffy contre les vampires en 1999), Gakatan est loin d'être seul à s'adonner à ce loisir surprenant. Sur Twitter et Facebook, des dizaines de comptes relaient des captures et des montages photos des différents passages télévisés de journalistes ou chroniqueuses télé. Un forum spécialisé dans cette pratique, et dont Gakatan est l'administrateur, compte également plus 95 000 membres.

Un fan d'Anaïs Baydemir, présentatrice météo de France 2, a même créé en juin 2013 un site uniquement consacré à son idole, Le Journal d'Anaïs. Il y répertorie méticuleusement les vidéos des deux bulletins quotidiens, effectue des captures d'écran et détaille les différentes tenues qu'elle porte.

Les inconnues sont aussi concernées

Le phénomène ne concerne pas que des personnalités aussi exposées qu'Anaïs Baydemir. Les présentatrices de chaînes plus spécialisées comme Equidia, BFM Paris ou encore La Chaîne Météo ont également droit à leurs caps. 

"Si j'apprécie une personne qui passe à la télé, que ce soit d'un point de vue physique ou pour son travail, je vais la capser. Même si elle porte un col roulé !" sourit Gakatan. Invitée de l'émission "On n'est pas couché" en février, l'auteure de bandes dessinées Pénélope Bagieu a ainsi eu droit à un "collage" (montage de plusieurs captures d'écrans) de la part de notre capseur. 

Il y en a qui font des captures de jolies femmes dans le public d'émissions. Certains forums disposent même d'une section dédiée aux inconnues... Aujourd'hui, si une belle femme passe à la télé, il y a de bonnes chances qu'elle soit capsée.

Gakatan

à franceinfo

"J'essaie de mettre en avant des personnes que j'estime"

Si les différents collectionneurs interrogés par franceinfo déclarent tous vouloir "mettre en valeur" une personnalité qu'ils apprécient à l'aide d'une image flatteuse, leurs motivations sont diverses. Passionné de street art, Gakatan se plaît à considérer ses montages comme autant de graffitis qui envahiraient le web. "A la manière d'un street artist, je laisse mon pseudo en surimpression sur mes collages. Mon objectif, c'est que ce nom circule et qu'on retrouve mes créations quand on fait une recherche à propos d'une célébrité", explique-t-il. Il assure également ne pas être motivé par l'argent, même si le principal site sur lequel il publie ses montages contient de nombreuses publicités. "Les revenus de la pub ne couvrent qu'une fraction des coûts d'hébergement. Pour moi, capser est clairement une aventure à perte."

Olivier, fonctionnaire de 45 ans basé en région parisienne, identifie sur ses publications Facebook et Twitter les chaînes de télé et les comptes des présentatrices dont il capture l'image, après leur avoir demandé l'autorisation. Et celles-ci sont souvent loin d'être des vedettes du petit écran. "A travers mes caps, j'essaie de mettre en avant des personnes que j'estime, mais qui n'ont à mon avis pas la reconnaissance qu'elles méritent selon moi", raconte-t-il à franceinfo. Difficile de juger de l'efficacité de la démarche d'Olivier, qui ne compte qu'un peu plus de 350 abonnés sur Twitter. Mais cela lui importe peu. A la manière d'un fan, Olivier assiste régulièrement aux tournages de ses émissions favorites dans les gradins réservés au public. Et il voit dans les caps une façon "d'entrer en contact avec celles qui évoluent dans un univers qui [lui] plaît". 

Il assure que sa démarche est bien perçue par les principales intéressées. "Je reçois surtout des remerciements. Au début, une chroniqueuse d'une émission matinale n'avait pas pris la chose de manière très positive, mais elle a finalement trouvé que mon travail était bon, au point de me demander de lui envoyer d'autres caps", ajoute Olivier.

"Les commentaires sexistes, j'ai fini par m'y habituer"

Mais si tous assurent vouloir "faire plaisir" aux internautes ou aux présentatrices concernées grâce à ces images flatteuses, leur démarche reste intrinsèquement sexiste. Sur Twitter, Gakatan publie certes des images de matchs de foot et des captures de magazines d'actualité. Mais sur son principal site internet, l'essentiel du contenu est consacré aux femmes qu'il qualifie de "sublime" ou de "sexy".

Il n'est pas seul dans ce cas. Chez les capseurs, les femmes journalistes deviennent souvent des "miss" et les commentaires qui accompagnent les publications ne font pas référence aux compétences ou à l'intelligence des présentatrices, mais à leur sourire ou à leur tenue. Les captures d'écrans d'hommes, elles, sont ultra-minoritaires. 

Absolument toutes les femmes concernées que franceinfo a contactées savaient que des captures d'écrans les mettant en scène circulaient sur le web et les réseaux sociaux. Et même si certaines reconnaissent avoir été gênées par cette démarche, elles considèrent qu'il s'agit d'une conséquence inévitable de leur exposition.

Au début, j'avais demandé qu'on enlève toutes les captures de moi, puis j'ai compris que je ne pouvais pas contrôler. Il faut accepter que notre image nous échappe.

Une présentatrice d'une chaîne d'information en continu

à franceinfo

Agathe Auproux, devenue de l'aveu de Gakatan la nouvelle coqueluche des capseurs depuis qu'elle a intégré l'équipe de "Touche pas à mon poste", ne dit pas autre chose. Pour elle, les captures d'écran font "partie du jeu". "Je ne trouve ça ni flatteur ni relou. Juste logique, explique la journaliste à franceinfo. Quant aux commentaires sexistes, c'est vraiment triste à dire, mais je m'y suis habituée. (...) Je ne vais pas changer les mentalités de qui que ce soit sur quoi que ce soit en ciblant les deux ou trois mecs qui commentent mon physique sur internet à coups de screenshots. Mieux vaut essayer de l'ignorer, précisément pour le faire exister le moins possible."

Rencontre entre capseur et présentatrice

Une fois la stupéfaction de se découvrir immortalisée à chaque passage télé passée, Anaïs Baydemir a fini par considérer le phénomène avec une certaine bienveillance. "Au début, j'ai eu un peu peur. Je me doutais que passer à la télé aurait des répercussions, mais je n'imaginais pas que ça serait à ce point, raconte la présentatrice météo de France 2 à franceinfo. Au fil du temps, je me suis rendu compte que la personne qui avait créé le site Le Journal d'Anaïs était vraiment gentille et bienveillante et qu'elle ne cherchait pas à obtenir quoi que ce soit de ma part."

J'ai fini par proposer à mon capseur d'assister à un tournage de la météo. Il a été d'une discrétion et d'une gentillesse absolues.

Anaïs Baydemir, présentatrice de la météo sur France 2

à franceinfo

"Dans le milieu de la télévision, et particulièrement en météo, l'apparence est hyper importante. Avant même d'écouter ce que nous avons à dire, on nous regarde", abonde Chloé Nabédian, qui présente les bulletins quotidiens sur France 2 en alternance avec Anaïs Baydemir. "Grâce aux images des capseurs, j'arrive à me rendre compte immédiatement si ma tenue ou les réglages des lumières sont bons, ou si je ressemble à un cadavre !", sourit la journaliste, qui souligne que les capseurs qui l'interpellent sur les réseaux sociaux sont "toujours respectueux".

Sur Twitter, la styliste de Chloé Nabédian répond également aux internautes qui lui font parvenir des caps pour préciser quelle marque de vêtements l'habille.  

Un capseur devenu community manager bénévole

Les relations entre capseurs et figures du petit écran vont parfois plus loin. Alexandra Blanc, qui présente occasionnellement les bulletins météo sur les chaînes CNews et LCI, raconte à franceinfo avoir confié à Sébastien, devenu son capseur attitré, la gestion de sa page Facebook officielle

Chaque semaine, il me demande sur quelle chaîne je vais passer. Il isole les vidéos de mes bulletins et fait des captures. Nous travaillons main dans la main pour gérer ma page Facebook. Quand une photo ne me plaît pas, je peux l'effacer.

Alexandra Blanc, présentatrice météo

à franceinfo

La jeune femme précise que Sébastien, avec qui elle a une "relation formidable", cogère la page qui compte 12 000 abonnés de manière bénévole. "Il ne m'a jamais rencontrée, ne cherche pas à le faire et n'est pas du tout dans une forme de drague. C'est vrai que cela peut étonner, mais c'est un authentique passionné", estime-t-elle.

Gakatan, de son côté, assure que prendre contact avec des personnalités du petit écran grâce à son statut de capseur ne l'intéresse pas. Formé aux techniques de référencement sur internet, il préfère observer avec gourmandise les chiffres d'audience de son principal site internet grimper lorsqu'il y publie des captures d'écran de célébrités dans des tenues affriolantes. 

Et d'observer, malicieux, l'évolution de la presse people sur internet. "Quand je regarde la catégorie 'news' de sites comme celui de Télé-Loisirs, je me dis que je pourrais devenir leur rédacteur en chef ! Tétons qui dépassent, caps sexy... Ils reprennent les mêmes recettes que nous utilisons depuis presque vingt ans !" 

*Gakatan ne souhaite apparaître que sous son pseudonyme.