Saint-Valentin : six choses que vous ignorez (peut-être) sur l'histoire de la fête des amoureux

Fête commerciale, du mauvais goût ou de l'amour obligatoire... La Saint-Valentin a souvent mauvaise presse. Pourtant, derrière la banalité de cette fête, se cache une longue histoire de luttes collectives contre l'ordre établi et pour les libertés individuelles.

Un mur avec des cœurs, photographié en France.
Un mur avec des cœurs, photographié en France. (MAXPPP)
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Elise LambertFrance Télévisions

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Lassante, désuète, inutile et consumériste... Chaque année, la fête de la Saint-Valentin fait l'objet de réactions passionnées dans les pays qui la célèbrent. Qu'on l'attende avec hâte ou qu'elle laisse indifférent, la fête des amoureux telle qu'on la connaît aujourd'hui en France est le fruit d'une longue série de luttes historiques contre l'ordre établi, contre le patriarcat et pour les libertés individuelles.

Aujourd'hui encore, "le mouvement de résistance [contre la Saint-Valentin] n'a rien de marginal", précise le sociologue Jean-Claude Kaufmann dans son dernier ouvrage Saint-Valentin, mon amour ! (ed.Les Liens qui libèrent). De la légende à la réalité, d'où vient cette fête et quel en est le sens ? Franceinfo a tiré six anecdotes de ce livre et a interrogé son auteur.

Saint Valentin n'est pas vraiment le patron des amoureux

Le 14 février, on lui donne souvent le visage d'un patriarche, entouré de multiples cœurs sur des cartes de vœux. Saint Valentin a vraiment existé, mais il ne correspond pas vraiment au personnage que l'on imagine. "Près de huit saints ont porté son nom", précise Jean-Claude Kaufmann dans son ouvrage. Mais ils n'étaient pas pour autant les patrons des amoureux : ils protégeaient "le vignoble du phylloxéra, les vaches de la maladie ou la culture des oignons". Moins glamour.

Sans sources historiques solides, difficile de déterminer qui fut le véritable Valentin à l'origine de la fête des amoureux : "Il y a un saint Valentin bien réel qui vécut au IIIe siècle à Rome et qu’on appela plus tard 'patron des amoureux', écrit le sociologue. Mais ce fut (...) inventé a posteriori, parce que les autorités religieuses et politiques avaient besoin de ce storytelling." D'ailleurs, personne ne sait s'il résulte de l'amalgame de "deux ou trois personnes", ni s'il était "empli d'amour".

La seule certitude, c'est que ce saint célébra des mariages. "Il le fit dans un contexte très particulier (...) Pas vraiment au nom de l’amour, d’ailleurs, mais plutôt pour combattre les passions débridées de l’époque."

Le symbole historique de "l'amour", c'est l'ours

Si l'histoire de la Saint-Valentin est le fruit de "confusions et de retournements", le mythe a aussi perduré via des images. L’ours fait partie de ces repères, et il n'y aurait sans doute pas eu de Saint-Valentin sans cet animal.

Depuis la préhistoire jusqu’au haut Moyen Age, l’ours est un personnage central des mythes européens, vu à la fois comme le roi des animaux et comme le plus proche de l’homme par son comportement, son intelligence, ses "sentiments". Il est associé à une sexualité débordante. "En 1231 encore, l’évêque Guillaume d’Auvergne écrivait que, lorsqu’une femme s’accouple avec un ours, elle donne naissance à un bébé humain", écrit Jean-Claude Kaufmann. En Europe centrale, lors de carnavals, les hommes se déguisent en ours pour plaire aux femmes, et s'adonnent à des rituels amoureux et sexuels.

Perçu comme immoral, l'animal est combattu par l'Eglise. Grâce à une "communication" féroce, l'ours, au fil des années, perd sa bestialité et devient le symbole d'un amour "galant", dont les dernières traces sont l'ourson en peluche que s'échangent les amoureux aujourd'hui.

Au IIIe siècle à Rome, on fouettait les femmes en février

S'il est difficile de dater l'existence de saint Valentin, les prémices de cette fête sont plus faciles à retrouver. Ce sont des rituels amoureux qui remontent au IIIe siècle, lors des fêtes romaines appelées les Lupercales. Ces célébrations ont lieu chaque année en février, avant le printemps. "Février vient de 'februare', qui signifie 'purifier'", détaille Jean-Claude Kaufmann.

Pour célébrer la nouvelle vie arrivant avec le printemps, les Lupercales commençaient par un sacrifice d’animaux, souvent un bouc, dont la peau servait à confectionner des fouets. De jeunes hommes partiellement ou totalement nus, les Luperques, s'en servaient pour fouetter des femmes, aussi dénudées. Ils visaient leur ventre ou leurs fesses, dans le but de les purifier et de les rendre fécondes. L’Eglise condamne ces célébrations, y voyant "un exercice de débauche intolérable."

Si aujourd'hui on célèbre la norme conjugale, autrefois c'était tout le contraire. C'était une célébration de l'amour sous toutes ses formes, destinée aux célibataires.

Jean-Claude Kaufmann

à franceinfo

Au XVe siècle en France, les "loteries amoureuses" permettaient aux femmes d'échapper à la violence masculine

La Saint-Valentin, telle que nous la connaissons aujourd'hui, est le fruit de plusieurs manifestations au cours des siècles, célébrant l'amour. "Dans l’ancienne société française, il fallait être propriétaire pour pouvoir se marier", explique Jean-Claude Kaufmann. Les mariages tardifs sont fréquents et les célibataires nombreux : "Environ la moitié de la population en âge de procréer était donc théoriquement interdite de relations sexuelles."

Mais cette interdiction diffère entre les jeunes filles et les garçons. Pour ces derniers, les tolérances sont considérables : "C’était un âge d’amitiés viriles dans les compagnonnages et les 'abbayes joyeuses'”(...) mais aussi de pratiques des viols collectifs." Le rituel était toujours le même. "De jeunes hommes se rendaient chez la victime, pendant la nuit, faisaient du chahut sous ses fenêtres pour l’appeler, en la traitant de "ribaude"[débauchée]. Puis, comme elle se taisait, on enfonçait sa porte. "

On se saisissait d’elle, on la traînait dehors, on la battait, on la violait, chacun son tour et parfois toute la nuit.

Jean-Claude Kaufmann

dans "Saint-Valentin, mon amour"

Dépucelée avant le mariage, la jeune femme n'avait plus d'autre choix que la prostitution. Ce comportement était admis et la pratique très répandue. "Plus d’un jeune homme sur deux avait participé à des viols collectifs au XVe siècle." Pour échapper à cela, les jeunes femmes n'avaient alors d'autres choix que de se conformer à des rituels "amoureux" encadrés, comme les "loteries amoureuses", où les hommes et les femmes étaient autorisés à se rencontrer hors mariage. Ces loteries avaient lieu à des périodes différentes dans l'année, selon les villages. Cette pratique était alors un moyen de "canaliser" la violence masculine et de protéger les femmes.

Il a fallu attendre le XIXe siècle – et les Etats-Unis – pour que la Saint-Valentin devienne commerciale

A partir du XVe siècle, les mœurs s'adoucissent. L'amour devient galant et romantique."Le chevalier récitait l'amour, puis les poètes l'écrivaient sur des parchemins. Il y eut enfin les lettres et l'émergence des cartes postales", raconte Jean-Claude Kaufmann. C'est au XIXe siècle que la carte de la Saint-Valentin, qui existait déjà en Europe, apparaît aux Etats-Unis et marque le début de l'amour commercial.

"Le pays est tout récent et en manque de fêtes sentimentales", raconte le sociologue, "les autorités promeuvent cette fête et la développent avec l'industrie de la carte." Avec le coup de pouce des publicitaires, la carte de la Saint-Valentin est élargie aux objets et promue par des pratiques culturelles, comme le dîner au restaurant.

Dans les pays anglo-saxons, on célèbre aussi l'amour amical, au contraire des pays francophones.

Jean-Claude Kaufmann

à franceinfo

En France, la Saint-Valentin n'est plus fêtée depuis le XIXe siècle mais revient à la mode à la Libération : "Les soldats américains draguaient les Françaises en leur parlant de cette fête de l'amour". Aidée par les magazines féminins qui vantent la "fête des amoureux", la Saint-Valentin, sous la forme que nous connaissons aujourd'hui, renaît.

En Inde, au XXIe siècle, des couples sont encore pourchassés

Aujourd'hui, la Saint-Valentin n’est uniformisée par la mondialisation qu’en apparence. En Inde, si les films de Bollywood glorifient les élans du cœur, cela n'a "pas changé beaucoup le fonctionnement de l'institution matrimoniale". La jeunesse est partagée entre le romantisme véhiculé par la culture et les impératifs de caste.

Face à la propagation de ce "virus sentimental", les mouvements fondamentalistes hindous vont jusqu’à photographier les couples pour les dénoncer auprès de leurs familles, voire à frapper des jeunes filles en faisant irruption dans des restaurants spécialement décorés pour la Saint-Valentin, "car, bien sûr, ce sont surtout les femmes qui sont visées", décrit le sociologue.

Les jeunes amoureux usent parfois de subterfuges pour communiquerLe bouquet de roses sera donc acheté non pour la fiancée, mais pour la future belle-mère, le restaurant romantique sera choisi dans les quartiers chics et fréquenté avec les parents de l'ami(e)... "Il y a là le résultat de l'hégémonie culturelle occidentale, mais on observe partout dans le monde une grande envie de célébrer le sentiment amoureux", précise Jean-Claude Kaufmann.

Il est dommage de dédaigner cette fête. On se trompe sur ce qu'elle devrait être : une fête de toutes les amours, de la bienveillance, de la liberté. C'est à nous de nous la réapproprier.

Jean-Claude Kaufmann

à franceinfo