“C’est une sacrée année pour la Grande-Bretagne, n’est-ce pas ? taquine Geri Halliwell. D’abord, le jubilé de la reine, puis les Jeux olympiques à Londres et maintenant la comédie musicale des Spice Girls !" lâche dans un éclat de rire Ginger Spice, l’ancienne rouquine du girl band anglais le plus populaire des années 1990 (hé, ne rêvez pas, les All Saints) : les Spice Girls. 

Ginger, mais aussi Victoria "Posh" Beckham, Emma "Baby" Burton, Mel "Scary" B. et Mel "Sporty" C. ont officialisé, mardi 26 juin, la création d'une comédie musicale inspirée de leurs succès (nombreux) et de leur carrière (brève), jouée à Londres dès décembre. Les filles, qui ont choisi de donner une conférence de presse dans l'hôtel où a été tourné le clip de leur premier hit, Wannabe, ont détaillé le projet, baptisé Viva Forever !, devant un parterre de journalistes résolument enthousiastes.

FTVi s'est demandé pourquoi les comédies musicales commémoratives sortaient de terre, comme autant de zombies musicaux à l'affût de vos souvenirs ...  

Hypothèse de travail n° 1 : pour l'amour des fans ? 

Après avoir inspiré des générations d'Anglaises en vrac à la sortie des pubs et enflammé des centaines de milliers d'enterrements de vie de jeunes filles, il n'est pas surprenant de voir la musique des Spice Girls réapparaître sous cette forme digérée. [Elles] ont quelque chose de spécial, a expliqué la productrice Judy Craymer en conférence de presse, pas seulement pour leur musique, mais aussi pour ce qu'elles sont", a-t-elle assuré. Et elle s'y connaît en pop ressuscitée. Avant de produire Viva Forever ! - du nom d'un single du groupe, sorti en 1998 - , cette grande dame dans l'ombre du showbiz britannique a sur son CV le succès planétaire Mamma Mia !.

La formule reste la même : le répertoire d'un groupe pop culte - Abba, chez Mamma Mia ! -, des tubes comme autant de madeleines de Proust au service d'un scénario bricolé pour l'occasion, une troupe de comédiens polyvalents ambiance "troupe de Roger Louret" et des millions de fans nostalgiques à travers le monde. Bonus : s'il y a un point d'exclamation dans le titre, c'est mieux. (C'est mieux !)

Potentiellement, chaque artiste mort ou créativement dans le coma peut engendrer une comédie musicale. Sans même s'attarder sur le cas particulier des hologrammes, qui n'en sont pas vraiment, vous explique-t-on ici, ces spectacles répondent à une véritable demande. Le show We Will Rock You, dédié à Queen, vient de fêter ses dix ans de succès et de tournée à travers le monde. Rien à voir avec la tournée Queen Extravaganza, dans laquelle deux musiciens du groupe originel, le guitariste Brian May et le batteur Roger Taylor, se produisent en concert au côté d'une jeune gloire de télécrochet, Adam Lambert. Non, We Will Rock You se veut une œuvre à part, avec sa mise en scène et son propre scénario.   

Hypothèse de travail n°2 : pour l'amour de l'art ?

Artistiquement, ces œuvres sont d'immenses défis. Alors que certains groupes composent des comédies musicales - Quadrophenia et Tommy des Who, ou encore The Wall de Pink Floyd -, rien ne prédestinaient les albums Spice et Spiceworld à l'adaptation. 

C'est l'humoriste et comédienne Jennifer Saunders, icône de l'humour britannique dans les années 1990 grâce à la série Absolutely Fabulous, qui s'est chargée de tricoter une histoire cohérente autour des chansons du groupe. L'essentiel est de retranscrire l'âme du groupe, a bien compris Jennifer Saunders. Victoria Beckham s'est d'ailleurs extasiée que l'auteure soit parvenue à transmettre aussi justement en scène "leur message". Soit, dans l'ordre : "le girl power, les filles qui puisent en elles de la force, et s'amuser."

Côté Queen, c'est aussi un auteur comique britannique, Ben Elton, qui a pondu le très perché scénario de We Will Rock You, aidé de Brian May et de Roger Taylor. Pour faire court, on y raconte l'histoire d'une société futuriste uniforme dans laquelle les "Bohemians" Scaramouche et Galileo luttent, dans les costumes qu'aurait porté Boy George dans Mad Max, pour rompre le conformisme déprimant imposé par la terrible Killer Queen. 

Cette scénarisation peut se révéler fatale si elle n'est pas fidèle à l'esprit du groupe, a bien compris Posh Spice. Ainsi, les (quelques) fans du groupe féminin The Shaggs ont beaucoup soupiré quand l'histoire hallucinante de ce trio à la fois obscur et culte des années 1960, connu pour son absence totale de talent - dans le sens classique du terme -, a été porté sur les planches. Surtout, ce show calibré 100% Broadway a scandalisé les puristes, réunis derrière un message : cette adaptation trahit l'esprit originel de ce groupe, punk avant l'heure et accidentellement situationniste, admiré par Kurt Cobain et Frank Zappa. 

Hypothèse de travail n°3 : Pour l'amour de l'argent ? 

De façon plus pragmatique, ces spectacles permettent de développer des franchises (comme pour les films), en lieu et place des carrières arrivées à terme. C'est le cas de Michael Jackson, dont la mort il y a trois ans a engendré "des dizaines de spectacles qui se multiplient aux quatre coins du monde, rapporte Le Nouvel Observateur, qui consacre un article au business commémoratif autour du roi de la pop. "Le dernier en date : The Immortal World Tour (...) La tournée mondiale du spectacle a coûté, jusqu'à maintenant, près de 30 millions de dollars. L'organisation prévoit même de lui faire une place à Las Vegas, dès l'année prochaine, pour une résidence permanente." De quoi garantir un certain retour sur investissement. 

Pour ce qui est de We Will Rock You, la société Queen Theatrical productions, qui chapeaute l'opération, est simplement dirigée par les deux membres restants du groupe (le troisième, le bassiste John Deacon, a pris sa retraite). A la production du show, on retrouve notamment l'acteur Robert De Niro, dans ce qui se révèle être, sans doute, le rôle le plus étrange de sa carrière.

La troupe de la comédie musicale We Will Rock You, avec son producteur, l'acteur américain Robert De Niro, le 14 mai 2012, à Londres. 
La troupe de la comédie musicale We Will Rock You, avec son producteur, l'acteur américain Robert De Niro, le 14 mai 2012, à Londres.  (RICHARD YOUNG / REX / SIPA )

Les Spice Girls bougent encore. Elles toucheront chacune 3 millions de livres de royalties (3,7 millions d’euros), estime la presse britannique. La précédente production de Judy Craymer, Mamma Mia !, ayant été vue par plus de 50 millions de personnes à travers le monde depuis sa création à Londres en 1999, le girl power pourrait avoir de beaux jours devant lui, s'il suit le chemin tracé par les Suédois d'Abba.

Car en dépit de son anachronisme chronique, le spectacle Mamma Mia !, adapté en français, se joue à Paris à guichets fermés depuis 2010. La multinationale Stage entertainment, qui le développe à l'international, réalise par ailleurs un chiffre d'affaires annuel de 600 milions d'euros. Quant au film tiré du spectacle, il a été sacré cinquième film le plus rentable de l’année 2008, année de sa sortie, avec plus de 600 millions de dollars de recettes. Eux, au moins, ils ont toujours su ce qu'ils voulaient :