"David Bowie était un touche-à-tout visionnaire"

Le journaliste Yves Bigot, passionné de rock et patron de TV5 Monde, se remémore la légende britannique, disparue à 69 ans.

David Bowie sur scène le 23 juin 2004 à Prague (République tchèque) lors de sa tournée Reality Tour.
David Bowie sur scène le 23 juin 2004 à Prague (République tchèque) lors de sa tournée Reality Tour. (DAVID W CERNY / REUTERS)

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"David Bowie n'est pas un personnage qui se résume." Avant d'être le patron de TV5 Monde, le journaliste Yves Bigot est un enfant du rock, un passionné, auteur de Plus célèbres que le Christ (Flammarion, 2004), un ouvrage en deux tomes dans lequel il raconte la vie des plus grandes rock stars de l'histoire. L'homme de télévision se souvient de ce géant de la musique, emporté par un cancer à 69 ans, dimanche 10 janvier.

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"On avait cru voir des signes annonciateurs de sa maladie, relève Yves Bigot. Au début des années 2000, il avait eu un malaise cardiaque lors d'un concert en Allemagne. Depuis, il ne s'était plus produit sur scène." La star britannique n'était sortie de ce long repos que récemment, avec l'album The Next Day, en 2013. "Il y avait dedans quelques signaux. Son timbre vocal n'était plus le même", note le mélomane. Mais avec Blackstar, son dernier album, sorti à l'occasion de son dernier anniversaire, "on avait espéré que ce retour aux affaires ferait mentir ces soupçons."

"Bowie était un ovni"

Le monde a découvert le jeune chanteur avec Space Oddity, en 1969. Cette ballade devenue mythique, sur Major Tom, un astronaute qui se perd dans l'espace, est sortie au moment des premiers pas de l'homme sur la Lune. "A cette époque, Bowie était un ovni", se rappelle Yves Bigot. "Les années 1960 l'ont façonné. Mais à partir des années 1970, c'est lui qui a façonné le monde." 

"Avec Ziggy Stardust, son héros androgyne, il invente le glam rock. Lorsqu'il s'installe à Berlin et produit Brian Eno, il ouvre la voie à la cold wave. Dans les années 1980, il enchaîne les collaborations avec les rock stars : Queen, Mick Jagger, Tina Turner...", liste Yves Bigot.

"Il était toujours là où on ne l'attendait pas. Peut-être même, là où il ne s'attendait pas à être lui-même. Il avait enregistré Blackstar avec un groupe de jazz d'avant-garde new-yorkais."

"Des périodes enchaînées plus rapidement que Picasso"

La légende du rock a bâti sa carrière sur ses réincarnations successives, à travers ses personnages : Ziggy Stardust, mais aussi Aladdin Sane ou Thin White Duke. Et chaque transformation physique est accompagnée d'une évolution musicale. Une œuvre totale se dessine, explique Yves Bigot. "Bowie est l'un des premiers artistes du rock à vouloir sans cesse évoluer. A peine créé, il tue son personnage pour en fabriquer un nouveau. C'est ce qu'il a fait avec Ziggy, au grand désespoir des fans de l'époque, là où d'autres artistes l'auraient fait durer pendant vingt ans." 

"Bowie change de style et de personnage tous les deux ou trois ans. Et comme les plus grands artistes, il a des périodes qu'il enchaîne parfois plus frénétiquement qu'un Picasso." "Son volant est extrêmement large et il se cantonne rarement à un style musical au sein même d'un album." 

"Bowie n'était pas juste un chanteur qui écrit une chanson et la joue avec des musiciens. Il était sans doute le musicien le plus proche du monde des artistes : les sculpteurs, les peintres... Comme eux, il travaillait sur un concept et livrait une réflexion de fond avec son œuvre." 

"Un artiste impossible à imiter"

D'Iggy Pop à Kanye West, en passant par Madonna, les plus grands noms rendent aujourd'hui hommage au chanteur et à son influence. "Bowie a influencé des générations d'artistes, mais il a été impossible à imiter du fait de sa vitesse de transformation", juge le journaliste qui ajoute : "Beaucoup d'artistes se revendiquent de Bowie aujourd'hui à commencer par Damon Albarn, de Blur. Mais le seul héritier que je lui vois à ce jour, c'est Stromae dans la conceptualisation de ses œuvres et la construction de ses personnages." 

Au début des années 1980, Yves Bigot couvrait le festival de Montreux, en Suisse. "Bowie était dans un petit réduit d'où les VIP suivaient les concerts", relate le journaliste. "Sur scène, il y avait un jeune guitariste de blues génial dont personne n'avait entendu parler en dehors de son Texas natal, Stevie Ray Vaughan. En l'écoutant jouer, Bowie est devenu complètement fou. Il s'est rué pour pouvoir aller le voir à sa sortie de scène et lui demander de devenir son guitariste pour l'album et la tournée Let's Dance." C'est notamment le solo de guitare de Stevie Ray Vaughan qui clôt le célèbre morceau Let's Dance.

"Un fou de musique"

"C'était ça, Bowie : un fou de musique, spontané", souligne le journaliste. "Il adorait tous les genres de musiques, toutes les formes d'arts. Il les a d'ailleurs intégrés à sa musique, à ses clips et à ses spectacles, comme le mime ou le théâtre kabuki japonais." "Bowie était un touche-à-tout visionnaire." Sans compter ses fréquentes incursions au cinéma, au théâtre, dans le monde de la mode ou de la peinture.