Auteure de "L'Inceste", accusatrice de Fillon, ex de Doc Gynéco... Mais qui est vraiment Christine Angot ?

La chroniqueuse d'"On n'est pas couché" a scandalisé nombre de téléspectateurs en interdisant à l'ancienne porte-parole d'EELV Sandrine Rousseau, samedi 30 septembre sur France 2, de s'exprimer au nom des femmes victimes d'agressions sexuelles. Mais qui est-elle ?

Christine Angot s\'exprime après avoir reçu le prix Décembre pour \"Un amour impossible\", le 2 novembre 2015 à Paris.
Christine Angot s'exprime après avoir reçu le prix Décembre pour "Un amour impossible", le 2 novembre 2015 à Paris. (FRANCOIS GUILLOT / AFP)
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Anne BrigaudeauFrance Télévisions

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L'altercation a fait le tour des réseaux sociaux. Dans l'émission "On n'est pas couché" diffusée samedi 30 septembre sur France 2, Christine Angot s'en est prise vivement à une Sandrine Rousseau en larmes.  Alors que l'ancienne porte-parole d'Europe Ecologie-Les Verts raconte dans son livre, Parler, l'agression sexuelle dont elle a été victime, la romancière déniait à la militante écologiste le droit de "parler" au nom des femmes agressées. Elle ne lui reconnaissait que le droit de s'exprimer en son nom propre sur son expérience personnelle.

Scandalisés, de nombreux téléspectateurs ont pris fait et cause, sur les réseaux sociaux, pour l'ex-cadre politique en larmes, y voyant l'impossibilité pour les victimes d'agressions sexuelles de s'exprimer. Mais brocarder Christine Angot, c'était oublier un peu vite, rappelle Claude Askolovitch sur Slate, que l'écrivain, dont nombre de téléspectateurs ont découvert l'histoire à cette occasion, a été elle-même victime d'inceste. Qui est Christine Angot, trop célèbre pour être connue ?

Chroniqueuse abrupte sur France 2

Le grand public la connaît surtout pour ses sorties abruptes à la télévision. Aux yeux des réseaux sociaux, la chroniqueuse d'On n'est pas couché (ONPC) apparaît, ce soir du 30 septembre, comme la méchante idéale face à Sandrine Rousseau. L'ancienne porte-parole des Verts explique qu'elle "a envie de donner aux femmes des outils pour se faire entendre". Remontée comme un coucou, son interlocutrice réplique acidement. 

Je vous interdis de dire ce que vous dites. Vous ne pouvez pas parler au nom de toutes les femmes, vous auriez dû dire 'je'. On ne peut parler que de son viol.

Christine Angot

dans l'émission "On n'est pas couché", sur France 2, le 1er octobre

"Que faire alors, après une agression sexuelle ?" demande Sandrine Rousseau. "On se débrouille", balance Christine Angot à l'universitaire sidérée, éludant toute réponse politique à un problème collectif. Le public la conspue, Twitter s'enflamme et la secrétaire d'Etat chargée de l'Egalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, saisit le CSA. Quinqua acariâtre contre quadragénaire en pleurs, Christine Angot perd la bataille de l'image comme celle des idées.



Chez l'éditeur, consterné par cette algarade entre deux de ses auteurs, on se mure dans le silence : "Vous oubliez Flammarion dans cette histoire !" Et on signale au passage qu'Angot "ne s'exprimera pas". Tentons alors de l'appeler directement. C'est son compagnon, Charly, qui décroche et botte en touche : "Dans la famille Angot, on est libre et clair. Vous rappelez Soizic [Molkhou, chef du service de presse Flammarion], et vous me rappelez". La boucle est bouclée. C'est le moment de rembobiner le fil de la biographie de l'écrivain, en commençant par la fin.

"Votre parole est malhonnête !", lance-t-elle à  Fillon

L'écran l'a-t-il emporté sur l'écrit ? Dans la période récente, la romancière a beaucoup donné aux images. Côté scène, elle a cosigné le scénario du film de Claire Denis avec Juliette Binoche, Un beau soleil intérieur, sorti le 27 septembre 2017. Côté spectacle, ses indignations à répétition sur les plateaux d'émissions de télé assurent le buzz. A "ONPC", la chroniqueuse attaque ainsi bille en tête le député de La France insoumise Alexis Corbière, le 16 septembre 2017. Elle reproche à son parti d'avoir "accueilli les voix de Dieudonné" [contre Manuel Valls lors des législatives en juin]. Interloqué, l'élu de gauche réplique qu'il n'a "rien à voir avec ce salopard antisémite", sans parvenir à tarir le flot d'accusations, comme le relate Marianne.

En mars dernier, Christine Angot avait déjà fait irruption dans la campagne présidentielle en attaquant un François Fillon empêtré dans de multiples scandales. Invitée de L'Emission politique, sur France 2, elle porte l'estocade finale au candidat de droite, qui s'était comparé à Pierre Bérégovoy [l'ancien Premier ministre de François Mitterrand, qui s'est donné la mort en 1993]. "Vous ne reculez vraiment devant rien ! Votre parole est malhonnête !" déclare-t-elle au député de la Sarthe. "Est-ce que vous nous faites un chantage au suicide ?" Et quand David Pujadas essaie de passer la parole à l'ancien Premier ministre "pour que ce soit un dialogue", elle l'interrompt par un péremptoire "non, ce n'est pas un dialogue". 



Pourtant, Christine Angot semble tout à fait capable d'empathie avec le personnel politique. Ses multiples portraits publiés dans Libération ou L'Obs en témoignent. Ils ont d'ailleurs donné l'idée aux journalistes de L'Emission politique de l'inviter face à François Fillon"Je me souvenais de son portrait de Nicolas Sarkozy ("Me prenez pas pour un imbécile", dans Libération du 16 mars 2016). Elle avait un regard vif, acéré, intéressé. Elle avait aussi lancé un appel dans Le Journal du dimanche pour que François Hollande se porte candidat. Cette invitation semblait évidente", expose à franceinfo l'un des deux rédacteurs en chef de l'émission, Michel Dumoret.

Romancière abreuvée au réel

Dans Libération encore, elle avait interviewé Manuel Valls, fin juin 2017, après sa victoire de justesse aux législatives dans l'Essonne. Il y est question, entre autres, de Dieudonné, et il faut peut-être créditer l'intervieweuse d'être cohérente avec l'auteure. Si la question de l'antisémitisme la met à vif, il constitue un thème de son œuvre. Dans Un amour impossible (Flammarion, 2015), Christine Angot trace un lien entre le fait que son père vienne d'un milieu bourgeois "antisémite" et qu'il ait abandonné sa mère, Rachel Schwartz, issue d'une famille juive, alors qu'elle était enceinte.

Car dans l'œuvre de Christine Angot, il n'est quasiment question que de ses proches. Ses parents. Sa fille (Léonore, toujours, Gallimard, 1994). Et ses amants. En 2006, elle défraie la chronique avec sa liaison avec le rappeur Doc Gynéco. Deux ans plus tard, le chanteur confiera à Elle qu'il ne s'attendait pas à lire une peinture aussi "impudique" de leurs ébats dans son roman (Le Marché des amants, Seuil, 2008). Mais il ne semble pas en tenir rigueur à son ancienne compagne.

Je voudrais la remercier (...) de m’avoir fait entrer, même modestement, dans la littérature française. Je ne prends pas encore toute la mesure de ce cadeau qu’elle m’a fait. C’est vertigineux.

Doc Gynéco

au magazine "Elle"

Poursuivie en justice par l'ex de son compagnon

Autre ex de Christine Angot portraituré malgré lui (Pourquoi le Brésil ?, Stock, 2002), l'ancien rédacteur en chef de Livres Hebdo Pierre Louis-Rozynès est plus lapidaire. "Quand on se fait tirer le portrait par Picasso, on ne se plaint pas d'avoir le nez à la place des oreilles", commente-t-il brièvement en 2005 dans Le Nouvel Economiste.

Si ses amants passent l'éponge, d'autres seront moins indulgents. En mai 2013, la romancière et son éditeur sont condamnés à verser 40 000 euros de dommages et intérêts pour atteinte à la vie privée d'Elise Bidoit. Et qui est la plaignante ? L'ancienne compagne de Charly Clovis, qui partage désormais la vie de la romancière. Sous le nom d'Hélène Lucas, elle a servi de modèle transparent, tout comme ses enfants, aux personnages du roman Les Petits (Flammarion, 2011). Pire encore, les enfants étaient déjà "identifiables" dans un précédent roman car nommés par "leurs vrais prénoms, d'origine éthiopienne", remarque L'Express. Le témoignage à la barre de la plaignante est accablant.

Je veux que vous compreniez la souffrance que mes enfants et moi avons subie à cause de Christine Angot. A la parution de son livre, j'ai tenté de mettre fin à mes jours. Tout est vrai dans son livre, c'est ma vie. Elle veut ma mort, elle veut détruire mes enfants.

Elise Bidoit, en procès contre Christine Angot

à "L'Express"

Le choc de "L'Inceste"

Prudence ? Retour aux sources ? Dans ses derniers romans, Christine Angot revient au passé familial, l'enfance à Châteauroux (Indre) avec sa mère ("Un amour impossible", Flammarion, 2015), et le père violeur ("Une semaine de vacances', Flammarion, 2012). Le livre s'inscrit dans la lignée de L'Inceste, qui lui vaut la célébrité, au tournant du millénaire.  

L'ouvrage choc est publié en 1999 chez Stock, sous la houlette de l'éditeur Jean-Marc Roberts, qui sait faire rendre tripes et boyaux à ses auteurs. Apre, le livre relate comment la narratrice a été violée, de 14 à 16 ans, les vacances ou le week-end, par son père. Ce respectable fonctionnaire européen qui "parle 30 langues" a abandonné la fillette avant la naissance, mais retrouve la sinistre envie de la rencontrer à l'adolescence, isolée dans une chambre. Le roman dit aussi comment l'écriture permet à la narratrice de "prendre le pouvoir" et d'avoir "le dessus sur l'inceste". 

Dans Le Monde des livres, la journaliste Josyane Savigneau, enthousiaste, salue le souffle de cet écrivain qui "va trop vite, trop fort, trop loin". Mais la romancière est aussi cueillie par une salve de critiques au vitriol. Dans Le Point, Jacques-Pierre Amette évoque un "bluff médiatique". Christine Angot est clivante, et le restera. 

"Tiens, j'ai un super plan, séduire mon père et après, j'écrirai un livre", ironise-t-elle

Elle est invitée à parler de son livre, mais est-elle entendue ? "Ce qu'il y a à écrire, tente-t-elle d'expliquer à Thierry Ardisson, le 13 novembre 1999 sur France 2, c'est justement ce que les gens ne peuvent pas comprendre. Ce qu'à un moment donné, on essaie d'expliquer à quelqu'un ou à plusieurs personnes (...), et puis on se rend bien compte qu'ils ne captent rien. Vraiment rien. Au bout d'un moment, c'est quand même insupportable de se dire que ça ne passe pas. Donc c'est là qu'il faut écrire". Prise sous un feu roulant de questions pour savoir si le roman est du vécu, la romancière ironise.

Imaginez une seconde qu'une fille qui a 14 ans se dise "Tiens j'ai un super plan, je vais séduire mon père et puis, vingt ans après, j'écrirai un livre. Ça s'appellera 'L'Inceste' et ça va se vendre à 50 000 exemplaires si mon éditeur fait bien son travail."

Christine Angot

dans l'émission "Tout le monde en parle" sur France 2

Dans la même émission, la lecture d'une scène crue du livre, où la fille est violée par son père, suscite des rires dans l'assistance. Et la romancière lâche calmement, retournant le malaise : "Je voudrais savoir ce qui fait rire". 

"Ce n'est pas du tout la même chose d'avoir 150 lecteurs ou 50 000"

Dans la même émission, décidément riche d'enseignements, Christine Angot assume son envie d'"être célèbre", parce que ce n'est pas "du tout la même chose d'avoir 150 lecteurs ou 50 000". Et parce qu'alors, on "fait au moins semblant de vous écouter". Cette juriste de formation a préféré l'écriture au droit. Mais elle a attendu son huitième livre pour voir les ventes s'envoler, après dix ans d'écriture et une audience longtemps restée confidentielle chez Gallimard. 

Ses détracteurs dénoncent aujourd'hui sa soif de visibilité, ou pourfendent, tel Eric Naulleau, "une imposture littéraire et médiatique". Ceux qui apprécient son œuvre, comme Josyane Savigneau, craignent surtout que l'activité, chronophage, de chroniqueuse ne dévore le temps nécessaire à l'écriture. Car Christine Angot "tourne beaucoup autour de ses livres", précise la journaliste.

Contactée par franceinfo, l'ancienne directrice du Monde des livres décrit la romancière comme une femme "plus attentive qu'il n'y paraît", et qu'elle a toujours vue sous un jour "pacifique". Mais la virulence des attaques ne la surprend pas.

Elle dit ce qu'elle pense. Elle a une parole qui dérange, une revendication d'exister. Et les femmes qui revendiquent une existence un peu forte, un peu libre, sont toujours attaquées.

Josyane Savigneau, ancienne directrice du "Monde des livres"

à franceinfo