Que la régie publicitaire de la RATP se rassure, elle n’a pas été la première à censurer des cigarettes sur des photographies, et cela, bien avant la loi Evin. Dans Version Originale - La photographie de presse retouchée, de Raynal Pellicer, on découvre une photo d’Humphrey Bogart amputée de sa cigarette, publiée par le Baltimore Sun, en 1949. Si dans ce cas, le recadrage n'a qu'une vocation esthétique, il témoigne néanmoins d’une pratique usitée dans la presse, bien avant l’apparition des logiciels de retouche de type Photoshop. L'ouvrage du réalisateur français rassemble ainsi 110 photographies de presse, retouchées et publiées entre 1910 et 1970.

Photo d'Humphrey Bogart pour le film "Knock on Any Door" ("Les Ruelles du malheur"), produit en 1949. Recadrage à la gouache noire et au crayon orange, contour des yeux renforcé, arrière-plan recouvert de peinture grise, etc. La main tenant la cigarette et les volutes de fumée ont été effacées.
Photo d'Humphrey Bogart pour le film "Knock on Any Door" ("Les Ruelles du malheur"), produit en 1949. Recadrage à la gouache noire et au crayon orange, contour des yeux renforcé, arrière-plan recouvert de peinture grise, etc. La main tenant la cigarette et les volutes de fumée ont été effacées. (ROBERT WALLACE COBURN / COLUMBIA PICTURES)

Une pratique aussi vieille que la photographie

Selon André Gunthert, enseignant-chercheur spécialiste des cultures visuelles, "le premier daguerréotype est divulgué en 1839 et la première photo retouchée attestée date de 1841 (…) La retouche remonte donc au début de la photo et en a toujours accompagné la production". Lorsque la presse commence à remplacer les illustrations par des photos dans les articles, à la fin du XIXe siècle, elle crée en parallèle un poste de retoucheur. Sa mission est de sublimer le rendu de ces photos, voire de supprimer les informations qui nuieraient à la lisibilité de la maquette du journal. Tout le talent du retoucheur consistant à ce que ces retouches ne soient jamais décelées.

La comédienne Ida Lupino, dans la série américaine Four Star Playhouse, diffusée entre 1952 et 1956. L'arrière-plan est recouvert de gouache bleu clair et son tailleur à rayure est recouvert partiellement de peinture noire opaque qui supprime la main.
La comédienne Ida Lupino, dans la série américaine Four Star Playhouse, diffusée entre 1952 et 1956. L'arrière-plan est recouvert de gouache bleu clair et son tailleur à rayure est recouvert partiellement de peinture noire opaque qui supprime la main. (DR)

Une contrainte technique autant qu'esthétique

Les défenseurs de la retouche de l'époque ont des arguments. Il s'agirait surtout de pallier la teinte jaunâtre et l’effet buvard du papier journal. Pourtant, dans bien des cas, la gouache et les ciseaux servent à supprimer un arrière plan disgracieux ou effacer une main mal placée. Si ces retouches peuvent aujourd’hui paraître grossières, le rendu une fois imprimé est très naturel. Il y a un siècle déjà, on considérait que l'objectif des retouches était d'améliorer l’image pour l’impression, pas de la truquer pour tromper le lecteur.

L'actrice Bette Davis en 1932. En arrière-plan, le décor est masqué par un fond uni. Un double effet d'ombre est recréé de manière très artificielle, dans deux teintes de gris.
L'actrice Bette Davis en 1932. En arrière-plan, le décor est masqué par un fond uni. Un double effet d'ombre est recréé de manière très artificielle, dans deux teintes de gris. (IRVING LIPPMAN / WARNER BROTHERS)

Une pratique déjà taboue

Plus qu'une pratique méconnue, la particularité de l'ouvrage Version Originale - La photographie de presse retouchée de Raynal Pellicer est de dévoiler des images crayonnées, annotées et barbouillées, non seulement inédites, mais que l'on aurait jamais dû voir. Car à l’aune de la photographie, on garantissait déjà les clichés "sans retouche". Un bon photographe ne devait pas avoir besoin de retoucher ses clichés.

 

L'aviatrice australienne Jessie Maud "Chubbie" Keith Miller, en 1930. La photo porte les contours de trois recadrages différents. Les yeux, la bouche, le nez et le revers de la combinaison ont été retouchés au gris film.
L'aviatrice australienne Jessie Maud "Chubbie" Keith Miller, en 1930. La photo porte les contours de trois recadrages différents. Les yeux, la bouche, le nez et le revers de la combinaison ont été retouchés au gris film. (WIDE WORD STUDIO NEW YORK CITY / CHICAGO TRIBUNE)

Retoucher, c'est tricher ?

Pour Robert Pledge, co-fondateur de l’agence Contact Press, il faut distinguer une retouche destinée "à rehausser et améliorer le rendu d’une image après impression d'une retouche visant à en détourner le sens". Mais la vraie question est celle de la frontière. Lorsqu'on supprime un arrière-plan pour mieux détacher son sujet, est-on toujours dans la retouche ou déjà dans le trucage ? Les récentes polémiques autour du gagnant du World Press Photo ou le dernier hors-série du magazine Réponses Photo, Où s’arrête la photographie ? ne cessent de pousser les professionnels à s'interroger sur le sujet. Si ces 110 photos n’apportent pas de réponse, elles sont le témoin de l’ampleur d’un phénomène, dont la pratique a juste été simplifiée avec l’apparition de la technologie moderne.

 

Version Originale - La photographie de presse retouchée de Reynal Pellicer (éditions de La Martinière) - 231 pages - 42 €

Les photos de cet ouvrage sont exposées dans le cadre des Rencontres photographiques d’Arles (Gard), jusqu’au 22 septembre 2013.