"Cela semble tellement bizarre d'être exposé dans un musée !" Robert Crumb, 79 ans, figure mythique de la contre-culture américaine, ne s'est toujours pas habitué à ce genre d'honneurs. Pour la première fois en France, le père de Fritz The Cat et de héros de BD subversifs carburant au LSD est l'objet d'une rétrospective au musée d'Art moderne de la Ville de Paris à partir du vendredi 13 mars. Cette exposition rassemble jusqu'au 19 août plus de 700 dessins originaux, de 1960 à nos jours, provenant uniquement de collections privées.

Couverture d'un album de "Fritz le chat" exposée au Musée d'art moderne de la ville de Paris.
Couverture d'un album de "Fritz le chat" exposée au Musée d'art moderne de la ville de Paris. (PMG / SIPA)

"Voir tous mes dessins, depuis cinquante ans, sur des murs, c'est très étrange et je ne comprends toujours pas pourquoi. Je suis quand même impressionné et flatté", reconnaît-il, apostrophant le directeur du musée, Fabrice Hergott, lors d'une présentation de l'exposition "Crumb, de l'Underground à la Genèse".

"Crumb m'a appris à dessiner"

Né en 1943 à Philadelphie, avant de partir en Californie, Crumb a remis en question les frontières de la BD. Avec son trait souple et dense, il ose tout. "C'était la première fois qu'on traitait de sujets qui étaient partout mais restaient occultés : l'amour, le sexe, la drogue, la violence, la vie 'cool'. Tout cet univers hippie qui a ainsi trouvé son trait, explique Sébastien Gokalp, commissaire de l'exposition. C'est cette adéquation totale avec l'esprit du temps qui l'a rendu extrêmement célèbre, très vite."

Le dessinateur s'est fait connaître en France à partir des années 1970 grâce aux couvertures du magazine Actuel, reprises d'illustrations déjà publiées aux Etats-Unis. Ses ouvrages sont édités depuis 2000 en français par Cornélius et Denoël Graphic. L'œuvre de Crumb a profondément marqué le monde de la BD sur deux générations, en Amérique et en France, de Moebius (Blueberry), récemment disparu, à Joann Sfar (Le Chat du rabbin), qui avoue : "Crumb m'a appris à dessiner."

Vinyles, arrière-pays nîmois et yoga

Barbe blanche et yeux moqueurs derrière des verres épais, le filiforme Robert Crumb, fou de dessin et longtemps de LSD, était un libertin, dans sa jeunesse, chroniqueur des hippies, humoriste provocateur fustigeant les conventions sociales. Dans un sourire, il explique : "Je ne me voyais pas dessiner toute ma vie Fritz The Cat, Mr Natural ou Big Yum Yum." Il s'est ainsi attaqué à Sartre ou Kafka et a même mis en images la Genèse à partir de 2005.

Le dessinateur Robert Crumb visite une exposition qui lui était consacrée à la "Society of Illustrators" de New York, le 24 mars 2012.
Le dessinateur Robert Crumb visite une exposition qui lui était consacrée à la "Society of Illustrators" de New York, le 24 mars 2012. (RICHARD DREW / AP / SIPA)

Depuis 1991, Robert Crumb vit avec sa femme Aline dans le village de Sauve (Gard), près de Nîmes, où cohabitent "vrais" Cévenols, anciens hippies et artistes. "Il dessine tout le temps, y compris sur les nappes de restaurant. Mais tous attendaient qu'il parte pour récupérer les dessins et les vendre… alors il a arrêté", raconte sa femme, artiste elle aussi et accro au yoga.

"Crumb ne parle pas français. Il vit entouré de 6 000 vinyles 78 tours et se sent toujours très américain, explique le commissaire de l'exposition. Robert ne voulait pas s'occuper de l'exposition mais il m'a aidé. Il m'a notamment fourni les comics qu'il lisait enfant." Aujourd'hui, Robert Crumb continue de dessiner. Quoi ? lui demande-t-on. "C'est un secret."