Cachez ce phallus que l’on ne saurait voir

Avec Masculin / Masculin, le musée d'Orsay expose des hommes débarrassés de leurs vêtements, et se demande pourquoi le nu masculin a été éclipsé par le nu féminin.

Camille-Félix Bellanger (1853-1923). "Abel", 1874-1875. Huile sur toile, 110 x 216 cm. Paris, musée d’Orsay.
Camille-Félix Bellanger (1853-1923). "Abel", 1874-1875. Huile sur toile, 110 x 216 cm. Paris, musée d’Orsay. (MUSEE D'ORSAY, DIST. RMN / PATRICE SCHMIDT )
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En art, les femmes dévêtues sont partout quand les hommes en tenue d'Adam restent aujourd'hui introuvables. Avant Masculin / Masculin, présenté au musée d'Orsay du 24 septembre 2013 au 2 janvier 2014, aucune grande institution française n'avait jugé pertinent de s'intéresser au sujet. C'est que, comme l'explique le président du musée parisien, Guy Cogeval, montrer un corps d'homme nu est encore scandaleux : cela implique "d'explorer l'homoérotisme latent qui parcourt de nombreuses œuvres depuis le XVIIIe siècle". Tabou.

Le beau au masculin

Pourtant, pendant longtemps, de l'Antiquité à la Renaissance, l'anatomie masculine était préférée à la féminine. D'abord parce que l'homme nu renvoyait à l'Homme, au genre humain. Mais aussi parce que la musculature plus dessinée de la gente masculine primait sur les rondeurs des femmes. De là, ces nus idéalisés inspirés de la Renaissance que l'on retrouve chez le peintre anglais Edward Burne-Jones (1833-1898).

Sir Edward Burne-Jones (1833-1898). "La Roue de la Fortune", entre 1875 et 1883. Huile sur toile, 216 x 154 cm. Paris, musée d'Orsay.
Sir Edward Burne-Jones (1833-1898). "La Roue de la Fortune", entre 1875 et 1883. Huile sur toile, 216 x 154 cm. Paris, musée d'Orsay. (RMN (MUSEE D'ORSAY) / GERARD BLOT )

Pour réaliser cette "Roue de la Fortune", dans laquelle la déesse Fortune provoque la chute d'un esclave, d'un roi et d'un poète, Burne-Jones s'est inspiré de plusieurs maîtres italiens de la Renaissance. Le drapé des tissus évoque Botticelli, mais surtout, les "bodybuilders" aux poses lascives font penser aux figures tout en muscles réalisées par Michel-Ange dans la chapelle Sixtine (à admirer grâce à cette visite virtuelle).

Ces corps parfaits (du moins d'un point de vue anatomique) hérités de l'Antiquité sont aussi des corps désirables. Dans une variation encore plus clairement homoérotique, le couple d'artistes Pierre et Gilles propose une vision troublante du dieu Mercure.

Pierre et Gilles (nés respectivement en 1950 et en 1953). "Mercure", 2001 (modèle : Enzo Junior). Photographie peinte, pièce unique, 117,3 × 87 cm. Collection particulière.
Pierre et Gilles (nés respectivement en 1950 et en 1953). "Mercure", 2001 (modèle : Enzo Junior). Photographie peinte, pièce unique, 117,3 × 87 cm. Collection particulière. (PIERRE ET GILLES. COURTESY GALERIE JEROME DE NOIRMONT, PARIS)
Au-delà d'une image gay à l'esthétique léchée, montrant un superbe derrière, le duo multiplie les clins d'œil à l'art classique. Le contrapposto, ce déhanchement du sujet accentuant l'impression de naturel, est une pose héritée de la sculpture grecque antique, et la torsion du corps est aussi très fréquente dans la statuaire, notamment chez Michel-Ange, génie homosexuel.

La force brutale

Il faut préciser qu'en France, pendant longtemps, les formations académiques n'acceptaient que des modèles masculins. Et les élèves de l'Académie ne s'intéressent qu'à des corps idéalisés qui permettent de changer le nu en symbole. Il exprime par exemple, dans cet étrange tableau, la force brutale.

Henri-Camille Danger (1857-1937). "Fléau !", 1901. Huile sur toile, 180,5 x 144,5 cm. Paris, musée d’Orsay.
Henri-Camille Danger (1857-1937). "Fléau !", 1901. Huile sur toile, 180,5 x 144,5 cm. Paris, musée d’Orsay. (MUSEE D'ORSAY, DIST. RMN / PATRICE SCHMIDT )

Henri-Camille Danger (1857-1937) est un peintre d'histoire, qui livre ici une composition assez inhabituelle. Cette espèce d'Hulk colossal, muni d'une massue géante, qui traverse une ville antique ravagée, est une allégorie de la Guerre. Il paraît d'autant plus menaçant qu'il semble parfaitement calme au milieu du chaos. La nudité de ce corps aux muscles hypertrophiés, aux proportions fantaisistes, semble surtout faite pour frapper l'imagination.

Mais le nu peut aussi se mettre au service d'un projet politique, même dans des tableaux d'apparence anodine. Observez ces lutteurs de foire.

Alexandre Falguière (1831-1900). "Lutteurs", 1875. Huile sur bois, 231,4 x 178,7 cm. Paris, musée d'Orsay.
Alexandre Falguière (1831-1900). "Lutteurs", 1875. Huile sur bois, 231,4 x 178,7 cm. Paris, musée d'Orsay. (RMN (MUSEE D'ORSAY) / HERVE LEWANDOWSKI )

La toile a été réalisée par Alexandre Falguière, sculpteur et peintre du XIXe. La date de sa réalisation, surtout, est importante : 1875. Après la défaite dans la guerre franco-allemande de 1870, ce tableau qui exalte la force virile peut être vu comme un encouragement à l'ardeur guerrière, à la lutte.

Une question de genre

A l'opposé de ces corps musculeux, noueux, le XIXe met aussi en avant des anatomies ambiguës, à mi-chemin entre l'homme et la femme. C'est le cas avec cet éphèbe imaginé par le peintre académique Camille-Félix Bellanger (1853-1923).

Camille-Félix Bellanger (1853-1923). "Abel", 1874-1875. Huile sur toile, 110 x 216 cm. Paris, musée d’Orsay.
Camille-Félix Bellanger (1853-1923). "Abel", 1874-1875. Huile sur toile, 110 x 216 cm. Paris, musée d’Orsay. (MUSEE D'ORSAY, DIST. RMN / PATRICE SCHMIDT )

Habitué des sujets historiques et mythologiques, l'artiste choisit cette fois un épisode biblique (la mort d'Abel, tué par son frère Caïn) pour exposer un corps lascivement allongé sur une peau de bête. Comme dans la toile de Girodet Endymion (exposée au Louvre), l'humain, en totale harmonie avec la nature, s'inscrit parfaitement dans le paysage. Surtout, la chevelure coulant sur le sol, la courbe des hanches, la disparition du pénis (subtilement dissimulé derrière un tissu) laissent d'abord planer le doute sur l'identité sexuelle du personnage. 

Pudique, l'art du XIXe joue à dissimuler le sexe masculin derrière un drapé (comme dans ce tableau d'Ingres conservé au Louvre) ou une épée (voir cette émoustillante composition de David), lorsqu'il n'est tout simplement pas atrophié.

Gustave Moreau (1826-1898). "Jason", 1865. Huile sur toile, 204 x 115,5 cm. Paris, musée d’Orsay.
Gustave Moreau (1826-1898). "Jason", 1865. Huile sur toile, 204 x 115,5 cm. Paris, musée d’Orsay. (RMN (MUSEE D'ORSAY) / HERVE LEWANDOWSKI )

Dans l'évocation mythologique de Jason, ci-dessus, le peintre symboliste Gustave Moreau (1826-1898) glisse le pénis du héros dans le nœud d'un pagne. Il est représenté ici dans une pose conquérante, devant la Toison d'or (symbolisée par la tête de bélier en arrière-plan). Pourtant, la sorcière Médée, la figure féminine à ses côtés, constitue le vrai "sexe fort" du tableau : légèrement plus haute que lui, elle le couve du regard et pose sur son épaule une main dominatrice. Malgré les symboles phalliques disséminés dans la toile (épée, nœud, colonne), la virilité traditionnelle est mise en question, et l'homme présenté sous un jour vulnérable.

Informations pratiques

Masculin / Masculin, l'homme nu dans l'art de 1800 à nos jours
Musée d'Orsay
62, rue de Lille
Paris 7e
Tél. : 01 40 49 48 14

Du 24 septembre 2013 au 2 janvier 2014
9h30-18h (sauf lundi), 9h30-21h45 le jeudi.
9,50 euros / 12 euros