Entre lutte féministe, cultes sexuels et seconde guerre mondiale, comment Wonder Woman est-elle née ?

La super-héroïne débarque sur les écrans français. Retour sur les conditions de création de ce personnage. 

L\'actrice israélienne Gal Gadot incarne Wonder Woman dans le film éponyme, sorti en France le mercredi 7 juin 2017.
L'actrice israélienne Gal Gadot incarne Wonder Woman dans le film éponyme, sorti en France le mercredi 7 juin 2017. (CLAY ENOS / WARNER BROS. ENTERTAINMENT)
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Louise HemmerléfranceinfoFrance Télévisions

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Depuis 1978, Warner Bros a produit six films de Superman, huit films de Batman et un qui réunit les deux héros. Après une longue attente, Wonder Woman a finalement aussi été portée à l'écran. Le film, qui sort en France mercredi 7 juin, a d'ores et déjà fait une entrée fracassante au box-office américain, en se hissant directement à la première place, bien devant le dernier Pirates des Caraïbes. C’est le meilleur démarrage pour un film réalisé par une femme (Patty Jenkins).

Le New Yorker s'est penché sur l’histoire de ce personnage (lien en anglais) que l’on redécouvre au cinéma. "Comme n'importe quel autre super-héros, Wonder Woman a une identité secrète. Mais contrairement à tous les autres super-héros, elle a aussi une histoire secrète." L'auteure de L'Histoire secrète de Wonder Woman, l'historienne et professeure à Harvard Jill Lepore, plante le décor. C’est que la genèse de Wonder Woman se déchiffre à la croisée de mouvements sociétaux et d’histoires personnelles, celles de son créateur et des femmes qu’il a aimées.

Un personnage féministe dès sa conception

Wonder Woman voit le jour en 1941 sous la plume d'un homme, le psychologue William Moulton Marston. Mais le caractère féministe de la super-héroïne imprègne le personnage dès sa naissance. "Wonder Woman a été conçue par le Dr Marston afin d'établir un standard, pour les enfants et les jeunes, d’une femme forte, libre et courageuse ; pour combattre l'idée que les femmes sont inférieures aux hommes", expliquait alors un communiqué de presse. Marston l'exprimera, lui, en termes moins lisses "Franchement, Wonder Woman est de la propagande psychologique pour le nouveau type de femme, qui, je le crois, devrait diriger le monde." De par sa force et son indépendance, la première super-héroïne impose une nouvelle vision de la femme dans le paysage de la bande dessinée.

Des femmes influentes autour de son créateur 

Pour comprendre l'aspiration féministe de son créateur, il faut regarder du côté des femmes qui ont partagé sa vie. Sa femme, Elizabeth Holloway, était féministe, tout comme l'étudiante dont il tomba amoureux en 1925, Olivia Byrne. Un an plus tard, la jeune femme emménage avec le couple. Alors que son épouse poursuit sa carrière d’avocate et soutient financièrement le foyer, Olivia Byrne s'occupe des quatre enfants de Marston – deux de Holloway et deux d'elle-même. C'est au sein de ce ménage à trois, aux antipodes des normes de l'époque, que Wonder Woman a aussi été conçue. Dans ce contexte, c'est un personnage éminemment politique qui naît de la plume de Marston. La famille est aussi très proche de Margaret Sanger, la tante d'Olivia Byrne, une des féministes américaines les plus influentes du XXe siècle. Infirmière de formation, c'est elle qui a mis sur pied la première clinique d'avortement aux Etats-Unis, et qui a fondé ce qui est devenu, plus tard, le planning familial aux Etats-Unis.

Plusieurs accessoires de l’héroïne rappellent la vie personnelle de Marston. Ses bracelets sont inspirés de ceux que portaient Olivia Byrne. Le lasso doré de Wonder Woman, qui lui permet de faire dire la vérité à n'importe lequel de ses ennemis, est quant à lui inspiré des travaux de Marston sur le mensonge. On attribue d’ailleurs au psychanalyste la paternité du détecteur de mensonges. Enfin, le fait que Wonder Woman soit souvent attachée ou ligotée est aussi attribué par certains commentateurs aux cultes sexuels auxquels se livrait le trio pour explorer la soumission ou la domination des femmes, des thèmes qui fascinaient Marston.

La seconde guerre mondiale et ses super-héroïnes

Couverture d\'une bande dessinée \"Wonder Woman\" vintage. 
Couverture d'une bande dessinée "Wonder Woman" vintage.  (AP/SIPA)

Wonder Woman apparaît pour la première fois dans la revue All Star Comics #8 de décembre-janvier 1941-1942. Sa naissance correspond à l’entrée des Etats-Unis dans la deuxième guerre mondiale ; l’attaque de Pearl Harbor a lieu le 7 décembre 1941. C’est aussi un moment fondamental de chamboulement de la division hommes-femmes dans la société. La guerre pousse les femmes en dehors de l’espace privé, et les rend essentielles dans des professions qui avaient été monopolisées par les hommes. Le conflit crée aussi son lot d’héroïnes, comme le rappelle le site Upworthy, dont l’aviatrice Jacqueline Cochran, la première femme à traverser l’océan Atlantique en bombardier et la première à passer le mur du son. Wonder Woman s’inscrit alors parfaitement dans l’air de son temps, et fournit aux femmes un modèle de femme combattante auquel s’identifier au cœur de la guerre. 

Wonder Woman perd ses pouvoirs

Cette vision de la femme s’effondre à la fin de la seconde guerre mondiale, au retour des hommes. "Dès que la guerre s’est achevée et que les hommes sont rentrés pour retrouver leurs emplois, les femmes ont été renvoyées dans leurs cuisines. Tout d’un coup, il y a eu une amnésie de masse, et personne ne semblait plus se souvenir que les femmes avaient jamais été fortes", explique Trina Robbins, auteure du livre Les Grandes Femmes super-héros, dans le documentaire Wonder Women, l’histoire méconnue des super-héroïnes américaines.

Alors que les années 1950 marquent la "redomestication" des femmes aux Etats-Unis, Wonder Woman subit exactement le même sort. A la mort de Marston en 1947, le destin de l’héroïne est remis entre les mains de Robert Kanigher. Il fait de Wonder Woman une baby sitter, un top model et une star de cinéma… jusqu’à ce qu’elle soit complètement destituée de ses pouvoirs, en 1968. 

L’image féministe de Wonder Woman réhabilitée, mais toujours sujette à débat

Si l’image de Wonder Woman en prend un sacré coup, l’héroïne doit sa survie à la deuxième vague de féminisme, qui démarre aux Etats-Unis avec la publication de La Femme mystifiée, de Betty Friedan, en 1963. Le magazine Ms., l’un des organes les plus influents du mouvement, publie en 1972 un numéro avec Wonder Woman en une, sous le slogan "Wonder Woman for President". Pour les femmes adultes, c’est le rapprochement entre le féminisme de la deuxième vague et celui de leur enfance. Au moment où les femmes arrachent des victoires décisives, dont la légalisation de l’avortement, Wonder Woman est nommée "symbole de la révolte féministe".

Elle est pourtant loin de faire l’unanimité : ses prouesses sont critiquées par les féministes radicales comme le symbole d’un féminisme libéral et individualiste. Aujourd’hui encore, le film fait débat parmi les féministes : certaines d'entre elles ne veulent pas se contenter du féminisme "blanc" porté à l’écran. Il faut dire que pour son époque, Marston s’était montré bien plus avant-gardiste.