Astérix, Lucky Luke, Blake et Mortimer... Pourquoi les stars de la BD ne meurent jamais

L'usure du temps aurait pu faire plus de dégâts que les pilums des légionnaires sur les ventes des albums du petit Gaulois. C'était sans compter sur les astuces des éditeurs pour maintenir en vie les poules aux œufs d'or.

Jean-Yves Ferri et Didier Conrad, les auteurs de l\'album \"Astérix et la Transitalique\", posent derrière la couverture, le 17 octobre 2017 à Vanves (Hauts-de-Seine).
Jean-Yves Ferri et Didier Conrad, les auteurs de l'album "Astérix et la Transitalique", posent derrière la couverture, le 17 octobre 2017 à Vanves (Hauts-de-Seine). (PHILIPPE WOJAZER / X00303)
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Pierre GodonFrance Télévisions

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Vingt-quatre Blake et Mortimer, 55 Spirou et Fantasio, 77 Lucky Luke, 80 Ric Hochet et donc 37e aventure d'Astérix, Astérix et la Transitalique, sortie jeudi 19 octobre. Les héros franco-belges, pourtant dépourvus de super-pouvoirs pour la plupart, ne meurent jamais, même quand leurs créateurs passent l'arme à gauche. Et continuent d'envahir les rayonnages avec une régularité métronomique au moment des fêtes, à raison d'un tome tous les deux ans pour Astérix ou Blake et Mortimer.

"Tintin", contre-exemple absolu

Hergé doit se sentir bien seul. "Tintin, c'est moi", avait-il argué pour justifier son refus de voir le reporter à la houppette poursuivre ses aventures sous la plume d'un autre. "Le donner à quelqu'un d'autre, c'est trahir à la fois Tintin et ses lecteurs." La dernière aventure complète de Tintin, Tintin et les Picaros, date donc de 1976.

Du courage ? De l'égoïsme ? Pour l'éditeur, laisser un tel héros de BD sans actualité représente d'abord un risque accru de muséification. Une série qui ne propose pas de nouveautés est une série qui disparaît. Pour Les Aventures de Tintin, le salut réside dans les collectionneurs, qui achètent les éditions rares ou les exégèses de l'œuvre, et dans les adaptations. Au début des années 1990, la série d'animation réalisée par Ellipse avait hissé les ventes du fonds à 3,2 millions d'exemplaires. De la même façon, le film de Spielberg, qui avait attiré 5,3 millions de spectateurs en salles en 2011, avait suscité un regain de curiosité, avec 720 000 albums vendus cette année-là.

Mais depuis, les ventes s'érodent, inexorablement, à hauteur de 15% par an. Si rien ne se passe, dans une génération, Tintin parlera autant au grand public que Zig et Puce, énorme carton des années 1940... Nick Rodwell, l'actuel détenteur des droits d'exploitation de Tintin, avait émis l'idée de sortir une nouveauté en 2032 avant que l'œuvre ne tombe dans le domaine public. Etait-ce une simple boutade comme il s'en était ensuite défendu ? Ou un réel moyen de sauver Tintin ?

"'Astérix' ne peut survivre que grâce à la nouveauté"

Autre chef d'œuvre en péril, Gaston Lagaffe, dont l'éditeur a décidé de sortir les grands moyens pour le ranimer. Le personnage du gaffeur créé par Franquin est très daté années 1960-70, et n'a pas connu de nouveauté depuis la fin des années 1990. De l'aveu même de Claude de Saint-Vincent, directeur général du groupe Média-Participations (Dupuis, Dargaud, Le Lombard...), 70% des 9-15 ans ne connaissent pas le personnage. Et la discrète négociation avec Zep, le dessinateur de Titeuf, pour reprendre le gaffeur en espadrilles, a tourné court. On se contentera d'un album d'hommages pour l'instant, en attendant le film prévu pour l'an prochain, où le héros est modernisé, et travaille (ou en tout cas, feint de travailler) dans une start-up marseillaise.

"Je trouve qu'Hergé a eu une fierté un peu idiote. Dès qu'il n'y a pas de nouveauté, c'est fini", théorise, dans Le Figaro, Albert Uderzo, pas le moins bien placé pour en parler, vu qu'il a changé d'avis sur le fait qu'Astérix lui survive. "La transmission de génération en génération se perd. Sur le marché même de l'édition, les grandes séries, Tintin, Astérix, ne peuvent survivre que grâce à la nouveauté."

L'idéal est qu'un auteur transmette sa série avant de commettre l'album de trop. Et même Albert Uderzo n'a pas évité ce péché de vieillesse avec Le Ciel lui tombe sur la tête, sorti en 2005, qui suivait plusieurs albums franchement moyens, rétrogradant Astérix à des niveaux (de vente) jamais vus depuis les années 1960. Si vous pensiez que le petit Gaulois avait touché le fond, sachez quand même qu'Uderzo a eu, à l'époque, la présence d'esprit de refuser un scénario à un des auteurs des derniers (et calamiteux) Lucky Luke période Morris. "J'ai été obligé de lui dire que ce n'était pas bon, et c'est très gênant de dire cela à un professionnel", confie Uderzo dans un hors-série de L'Express, sans nommer le malheureux éconduit.

La jurisprudence "Blake et Mortimer"

Si l'on voit autant de séries reprises, c'est en grande partie de la faute de Blake et Mortimer. Une série très estimée du vivant de son créateur, Edgar P. Jacobs (1904-1987), mais qui n'avait jamais défrisé les courbes de vente. La faute à la lenteur maladive de son créateur (d'autres appellent ça du perfectionnisme), qui n'avait achevé que onze albums en quarante ans. En 1996, neuf ans après la mort de Jacobs, grâce à un plan marketing aux petits oignons, et grâce à un bon album, L'Affaire Francis Blake s'écoule à près de 600 000 exemplaires. Plus que Jacobs n'avait jamais vendu de son vivant.

Mortimer dans une des cases d\'Edgar P. Jacobs (tirée de l\'album \"Le Piège diabolique\") exposées au musée de l\'Homme, à Paris, en 2003.
Mortimer dans une des cases d'Edgar P. Jacobs (tirée de l'album "Le Piège diabolique") exposées au musée de l'Homme, à Paris, en 2003. (JOEL SAGET / AFP)

Mieux, l'attrait de la nouveauté permet de vendre un million d'exemplaires du fonds. La poule aux œufs d'or, qui entraîne la parution mécanique d'un album du physicien écossais et de l'espion anglais à la fine moustache blonde tous les deux ans. Quitte à terminer en catastrophe certains albums, comme Le Bâton de Plutarque (paru en 2014), quand le dessinateur n'était pas dans les délais. "Un 'Blake et Mortimer' c'est comme un bon Goncourt", s'amuse Claude de Saint-Vincent dans Les Echos. D'un strict point de vue comptable, c'est même mieux. Reste à savoir si, comme beaucoup d'acheteurs du Goncourt qui craquent surtout pour le bandeau rouge, les acquéreurs des derniers Blake et Mortimer les ont lus...

L'expérience a fait école. Prenez le classement des meilleures ventes de BD en 2016. En tête, un Blake et Mortimer, suivi par un Lucky Luke, avec en embuscade un Astérix... sorti en 2015. Dans le classement, on voit aussi un XIII, une série qui devait s'arrêter après 13 tomes (logique). Mais devant un tel succès, l'éditeur a poussé les auteurs à rallonger la sauce (logique, aussi). On y trouve aussi un tome dérivé de Lucky Luke, L'Homme qui tua Lucky Luke, où un auteur peut affirmer sa vision du personnage plus librement que s'il reprenait la série-mère. Et donner au passage une double dose annuelle de cowboy-qui-tire-plus-vite-que-son-ombre aux amateurs.

"Comme si le succès n'avait rien à avoir avec nous"

Ces dérivés permettent à des auteurs reconnus d'atteindre un succès qu'ils ont toutes les peines du monde à approcher avec leurs séries personnelles. Prenez le scénariste Luc Brunschwig, dont aucune des nombreuses séries n'est à jeter : c'est avec son (excellent) XIII mystery, Jonathan Fly (sorti en 2017) qu'il réalise son album le plus vendu. "J'ai trop conscience que cette place de numéro un est due à la collection plus qu'à mon propre apport pour en ressentir une quelconque fierté, écrivait-il sur le site BDGest.(...) C'est comme si le succès n'avait rien à voir avec nous." 

Pourquoi s'embêter à lancer une nouvelle série quand un héros, même sorti du formol (coucou Bob Morane, coucou Bécassine), marchera mieux ? "Ça se vendra toujours dix fois plus que le premier tome d’une nouvelle série", glisse un acteur de l'édition à Télérama. Le public a déjà entendu parler du héros, le travail de marketing est déjà à moitié fait... Ne vous étonnez donc pas que si peu de nouveaux héros aient émergé depuis une vingtaine d'années. Mis à part Les Vieux fourneaux de Lupano et Cauuet, une histoire de papys anarchistes qui a réalisé un carton aussi mérité que surprenant, le 21e siècle est pour l'instant celui de la reprise.

Revers de la médaille, les chiffres de ventes des locomotives se tassent à leur tour de façon significative. Passé l'effet de nouveauté, la série Blake et Mortimer s'est stabilisée autour des 250 000 exemplaires vendus par album. Un score qui lui suffit à occuper la tête du classement des meilleures ventes en 2016, mais qui l'aurait relégué en deçà du Top 10 en 2000. Les blockbusters peinent à dominer un marché ultraconcurrentiel avec 4 000 nouveautés par an (plus de 10 par jour !). 

Reste une solution pour éviter que son personnage soit repris : le tuer. Purement et simplement. Comme Greg et Vance l'avaient fait dans la série d'espionnage Bruno Brazil, où toute la bande des héros était massacrée dans le dernier tome. Comme Derib qui a fait vieillir puis mourir son trappeur de héros, Buddy Longway. Comme Lapinot, renversé par une voiture sous la plume de Lewis Trondheim en 2004. Ah tiens, non. Son créateur l'a ressuscité pour la rentrée...