Transat Jacques Vabre : naviguer en duo, c'est (souvent) la mer à boire

La course qui part dimanche du Havre impose aux marins de cohabiter sur des bateaux dont l'espace de vie se réduit à une dizaine de mètres carré. Pas simple, pour des sportifs habitués aux performances solitaires.

Samantha Davies et Tanguy de Lamotte lors d\'une session d\'entraînement au large de Lorient (Morbihan), le 9 octobre 2017. 
Samantha Davies et Tanguy de Lamotte lors d'une session d'entraînement au large de Lorient (Morbihan), le 9 octobre 2017.  (DAMIEN MEYER / AFP)
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Pierre GodonFrance Télévisions

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Si les Anglo-Saxons sont plus portés sur les courses en équipage, en France, la course en solitaire fait la loi. Seule exception dans le paysage, la Transat Jacques Vabre, dont le départ est donné au Havre (Seine-Maritime) dimanche 5 novembre, et qui se dispute en duo. Comment se passe la cohabitation au quotidien sur des voiliers de 18 m de long, mais avec un espace de vie réduit à 10 m2 ?

Règle n°1 : choisir son partenaire avec soin. Car le vieux loup de mer habitué à être seul maître à bord après Dieu ne souffre guère la contestation. Bien souvent, le duo est composé d'un skipper et d'un co-skipper – comprenez : un patron et un second. "Passer 24h/24 sur un bateau, il faut prendre sur soi", expliquait Marc Thiercelin au moment d'embarquer le skieur Luc Alphand à son bord, avant l'édition 2011 de la course. "Les personnalités ne ressortent jamais autant que dans des conditions difficiles de stress, de fatigue, d’isolement."

Avec un VIP venu d'autres horizons que la voile, le partage des tâches se fait rapidement. Demandez à François Damiens, qui a bouclé sa traversée de l'Atlantique avec Tanguy de Lamotte en 2013 : "Le bateau s’appelait Initiatives Cœur et je ne devais en prendre aucune !" 

L'amitié est un naufrage

Avoir des atomes crochus sur le plancher des vaches, c'est une chose, les conserver dans les quarantièmes rugissants, ç'en est une autre. Le légendaire Mike Birch, premier vainqueur de la Route du Rhum en 1978, ne gardera pas un souvenir impérissable de sa Transat avec l'Américain Rich Wilson : "Je n'ai pas gardé un bon souvenir de ce dernier challenge, écrit-il dans son livre. A terre, Rich était un charmant compagnon. Il en était autrement en mer." 

Yann Eliès l'a bien compris : "Pour former le duo idéal, je pensais qu’il fallait partir avec son meilleur copain, explique-t-il au site SeaSailSurf. Je me suis trompé. Il ne faut pas qu’il y ait d’affect si on veut avancer et ne pas s’embarrasser sur des prises de décisions."  Jean-Luc Nélias a ainsi navigué avec son ami Michel Desjoyeaux en 2001, puis avec Loïc Peyron en 2003, "et je ne sais pas si on a parlé plus de deux heures ensemble depuis", estimait-il quatre ans plus tard. La première fois, le duo d'amis a terminé 5e, quand le second attelage s'est classé 3e. Concluez-en ce que vous voulez...

"La mer, ce n'est pas le meilleur plan drague"

Les choses se gâtent quand les deux duettistes sont maris et femmes à la ville. Comme Louis Burton et Servane Escoffier, qui partagent les commandes de Bureau Vallée 2, le reconnaissent sur RTL : "L'idée, c’est d’être encore amoureux quand on arrivera au Brésil !" 

Louis Burton et Servane Escoffier posent pour les photographes avant le départ de la Transat Jacques Vabre, le 26 septembre 2017 à Paris.
Louis Burton et Servane Escoffier posent pour les photographes avant le départ de la Transat Jacques Vabre, le 26 septembre 2017 à Paris. (LIONEL BONAVENTURE / AFP)

Romain Attanasio a lui couru contre... sa femme, Samantha Davies. Monsieur et madame étaient engagés dans deux équipages différents pour l'édition 2015, et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'aucun n'en a pris ombrage : "La mer, ce n'est pas le meilleur plan drague qui existe", euphémise Attanasio au Parisien.

Effectivement. Quand tout roule, les marins ne font guère que se croiser à chaque changement de quart, toutes les deux ou trois heures. Le navigateur suisse Alan Roura résume dans Ouest-France : "La nuit, on se croise. Même si on réveille l’autre pour les manœuvres, pour plus de sécurité. Dans la journée, on peut passer des moments ensemble." Pas trop le temps de conter fleurette, cela dit, car il s'agit principalement des manœuvres et des transbordements du matériel d'un pan à l'autre de l'espace de vie à chaque changement de bord, pour faire contrepoids. Comptez une petite tonne de matériel divers à remuer. L'unique lit du bord – un pouf ou un matelas fait de petites billes, c'est selon – ne reste jamais froid très longtemps. Sec, c'est une autre paire de manches, certains marins ne prenant pas toujours la peine de retirer leurs trois couches de vêtements pour piquer un somme.

Cauchemar en cuisine

Reste le moment convivial, quand arrivent les repas. Aujourd'hui, les marins disposent d'un réchaud pour faire bouillir l'eau des pâtes. Point barre. Mais ça n'a pas toujours été le cas. En 2005, Yvan Bourgnon paiera cher le fait d'avoir démonté la cuisine aménagée du multicoque de Karine Fauconnier, précédente skipper. La cloison du bateau, fragilisée, allait céder en un rien de temps dès les premières heures de course. Vestige d'une autre époque. Aujourd'hui, c'est cuisine lyophilisée pour tout le monde. Et même sur un point aussi consensuel, des tensions peuvent apparaître.

Comme quand Samantha Davies a découvert des morceaux de banane dans le sachet qu'elle faisait réchauffer pour le petit-déjeuner qu'elle partageait avec Sidney Gavignet. Car pour la navigatrice anglaise, ce fruit porte la poisse. Une vieille croyance de marins, qui évoquent des navires coulant sous le poids de leur cargaison de bananes, un rien incongrue aujourd'hui. N'empêche : "Je n'en veux à mon bord sous aucun prétexte, insiste-t-elle dans son livre Une fille dans le vent. A la rigueur sur les bateaux des autres, et encore..." Leur Artemis filera à bon port, mais à une décevante dernière place. A cause de cette maudite banane ?

"Quoi ? Tu ne me fais pas confiance ?"

Dans l'histoire de la course, on recense plus de franches engueulades pour des questions de navigations que pour des affaires de banane ou de superstition. "La difficulté, c'est d'avoir suffisamment confiance en soi pour avoir confiance en l'autre", souligne Michel Desjoyaux, rappelant que le sens du collectif n'est pas qualité première du marin français. Jean Le Cam est bien placé pour le savoir. Lors de la Transat AG2R, sa coéquipière Florence Arthaud n'en avait fait qu'à sa tête : "Je lui avais demandé de suivre une option pendant que je dormais. Elle ne l’avait pas fait, tout en prétendant le contraire. Mais j’avais un traceur… Et lui ne ment pas", raconte le "roi Jean" au JDD.

Jean Le Cam et Florence Arthaud à bord de leur monocoque \"Guy Cotten\", le 11 mai 1996, à Saint-Barthélemy.
Jean Le Cam et Florence Arthaud à bord de leur monocoque "Guy Cotten", le 11 mai 1996, à Saint-Barthélemy. (MARCEL MOCHET / AFP)

Quelques années plus tôt, le même Le Cam pique un somme quand Eric Tabarly se fait surprendre par un grain. Le trimaran chavire, et c'est un Le Cam furieux qui sort par le capot de survie et rugit à Tabarly, assis à califourchon sur la coque du bateau : "T'es con ou quoi ?" Réponse de "Pépé" : "Quoi ? Tu ne me fais pas confiance ?"