De l'Himalaya aux abords de Roissy, comment les perruches à collier ont colonisé l'Ile-de-France

Entre 7 000 et 8 000 spécimens ont établi domicile en région parisienne depuis la fin des années 1970. Franceinfo a voulu savoir comment.

Les perruches à collier prolifèrent notamment grâce aux bons soins des habitants des zones où elles se sont installées, comme ici à Villeneuve d\'Ascq (Nord). 
Les perruches à collier prolifèrent notamment grâce aux bons soins des habitants des zones où elles se sont installées, comme ici à Villeneuve d'Ascq (Nord).  (PHILIPPE HUGUEN / AFP)
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Simon GourmelletFrance Télévisions

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Appelez-la Houdini, comme le célèbre illusionniste américain du début du XXe siècle. C'est le surnom qu'ont donné les Anglo-Saxons à la perruche à collier. Car malgré ses couleurs aussi criardes que son chant, c'est la reine de l'évasion. De l'invasion, diront certains. Il suffit de flâner dans les parcs et jardins d'Ile-de-France pour s'en convaincre : impossible de passer à côté sans remarquer leur plumage vert et leur bec rouge vif. Mais comment ces volatiles originaires des forêts tropicales d’Afrique subsaharienne, du nord de l’Inde et du Pakistan ont pu se retrouver à virevolter au-dessus du périphérique et des jardins parisiens ? Franceinfo a mené l'enquête. 

Une arrivée qui n'est pas liée au réchauffement

Pour retrouver leurs premières traces, il faut remonter au milieu des années 1970, affirment les spécialistes interrogés par franceinfo. "En 1976, une centaine d’individus se sont échappés de l'aéroport d'Orly", assure Rémy Delanoue, ornithologue et juge international lors de concours de beauté de psittacidés (comprenez perroquets, perruches et autres inséparables). La piste semble vraisemblable. A cette époque, l'oiseau, à la mode dans les animaleries, était importé en nombre par avion. "Leur cage s’est ouverte lors d’une manipulation par un Fenwick [un chariot de manutention] et une centaine de perruches ont ainsi pu s'envoler", croit-il savoir. 

L'autre foyer d'origine, plus récent, se situerait du côté de l'aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle (Val-d'Oise). Pas d'erreur de manutention cette fois : les soupçons se portent sur un grossiste qui ignorait sans doute la malice de l'animal et sa capacité à s'échapper de sa cage. "Elles sont de la famille des perroquets, l'un des oiseaux les plus intelligents qui soient", explique à franceinfo Olivier Païkine, de l'antenne francilienne de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO). "Au début des années 1990, les contrôles des oiseaux étaient moins stricts et les fenêtres du bâtiment où elles étaient entreposées n'étaient pas grillagées. C'était facile pour elles de prendre le large", insiste Rémy Delanoue, en balayant catégoriquement l'hypothèse d'une arrivée "liée au réchauffement climatique".

La carte de leurs "dortoirs" (les lieux où elles passent la nuit) le confirme : ils n'ont quasiment pas bougé depuis quarante ans et se concentrent autour de Wissous (Essonne) et Roissy-en-France (Val-d'Oise). Contacté par franceinfo, le gestionnaire Aéroports de Paris explique avoir entendu parler de ces thèses, mais n'a retrouvé aucune trace des "évasions" supposées. Le responsable du pôle Espaces verts d'Orly penche plutôt pour des remises en liberté par des propriétaires lassés de ces oiseaux trop bruyants. 

Environ 8 000 spécimens en Ile-de-France

Quoi qu'il en soit, les perruches sont bien là... et se reproduisent. Résultat, en Ile-de-France, la population s'est envolée : leur nombre est passé de quelques dizaines d'individus dans les années 1980, à 1 100 en 2008 puis 4 200 en 2015, selon une étude menée par des chercheurs du Muséum d'histoire naturelle de Paris. Avec deux à trois oisillons par an et par couple, la progression est très rapide. Désormais, "on s'approche plus des 7 000 à 8 000 individus" dans la région, estime le spécialiste de la LPO.

L'Ile-de-France n'est pas la seule concernée par le phénomène : d'autres foyers ont été signalés près de Marseille (Bouches-du-Rhône), Roubaix, Villeneuve d'Ascq (Nord) ou encore Toulouse (Haute-Garonne). A l'étranger aussi, comme à Barcelone au-dessus des Ramblas ou en Grande-Bretagne, où elles seraient plus de 30 000. 

Une perruche à collier sortant de son nid dans le parc de la Poudrerie à Sevran (Seine-Saint-Denis). 
Une perruche à collier sortant de son nid dans le parc de la Poudrerie à Sevran (Seine-Saint-Denis).  (CHRISTIAN PUYGRENIER / PUY / AFP)

L'invasion fait le bonheur des passionnés. Cela fait vingt-trois ans que Bruno Lebrun, agent d'accueil du parc de Sceaux (Hauts-de-Seine) et détaché à la surveillance des oiseaux nicheurs, arpente les 180 hectares pensés par Le Nôtre. Depuis 2003 et l'arrivée du premier couple de perruches, pas un nid ne lui échappe. Chaque année, il est chargé de recenser les couples qui s'installent entre février et juin dans les creux des platanes centenaires, abri idéal pour décourager les écureuils roux, friands de leurs œufs et de leurs oisillons. Aujourd'hui, il en dénombre plus de 90 qui, chaque soir, s'envolent en nuées vers leurs dortoirs de Wissous et Massy, situés de l'autre côté de l'A86.

Ici, elles trouvent de tout, toute l'année. Au printemps, elles dévorent les bourgeons, l'été elles trouvent toutes sortes de fruits et de baies et à l'automne, ce sont les glands et les pommes.

Bruno Lebrun, du parc de Sceaux

à franceinfo

"Elles sont magnifiques", glisse un promeneur

Les perruches peuvent compter sur la générosité des promeneurs qui leur apportent des graines, malgré les panneaux d'interdiction. Au détour d'une allée longeant l'un des bassins du parc de Sceaux, Amadou témoigne. "J'adore les perruches. Elles sont magnifiques", s'enthousiasme-t-il. Séduit, il en a même acheté plusieurs pour agrémenter son balcon... mais elles se sont échappées. Les fugueuses reviennent le voir régulièrement : "Même après les hivers les plus secs et rigoureux, elles sont toujours là."

Dans le parc de Sceaux, même si donner à manger aux perruches est interdit, de nombreux visiteurs viennent tout de même avec leurs sacs de graines. 
Dans le parc de Sceaux, même si donner à manger aux perruches est interdit, de nombreux visiteurs viennent tout de même avec leurs sacs de graines.  (SIMON GOURMELLET / FRANCEINFO)

Contrairement à ce que l'on pourrait croire, la rigueur de nos hivers ne leur fait pas froid aux yeux"A l'origine, elles vivent sur les contreforts de l'Himalaya, jusqu'à 1 500 mètres d'altitude", rappelle Frédéric Malher, président du Centre ornithologique Ile-de-France. Autant dire que les quelques épisodes de neige francilienne n'ont rien d'incroyable pour elles. 

"L'hiver, elles passent 50% de leur temps près des mangeoires ou des boules de graisse disposées dans les jardins par les particuliers", précise Olivier Païkine, de la LPO Ile-de-France. Même celles suspendues en hauteur et destinées aux petits oiseaux y passent. Avec leurs pattes, les perruches agrippent le fil, le remontent et se régalent. Elles se servent aussi chez les particuliers. Près du parc de la Vallée-aux-Loups, à Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine), un voisin n'a pas pu savourer ses cerises cette année. "Les perruches ont découpé le filet de protection qu'il avait installé pour éloigner les oiseaux et elles se sont régalées", s'amuse Bruno Lebrun.

Peu de prédateurs et très envahissante

Leur vie est à peine troublée par quelques prédateurs : la chouette hulotte et le faucon pèlerin. Des plumes de perruches ont été retrouvées dans le nid d'un rapace, dans le 15e arrondissement de Paris, rapporte la LPO. Et si les écureuils et les rats peuvent occasionnellement se délecter de leurs œufs, les perruches savent se défendre d'un coup de bec. Un écureuil en a déjà fait les frais dans un parc de Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne).

Sans véritable prédateur et avec son chant loin d'être mélodieux, la perruche agace. Et inquiète aussi. Car elle entre en compétition avec d’autres oiseaux, notamment pour les nids. Opportuniste, la perruche à collier ne creuse pas son propre nid. Dès février, elle élargit ceux des autres oiseaux (comme la sittelle torchepot, l'étourneau sansonnet et le pigeon colombin), bien avant que ces espèces ne s'y installent. Ce qui les oblige à trouver d'autres lieux de nidification.

Dans le parc de Sceaux, on a déjà remarqué une baisse du nombre d'étourneaux sansonnets.

Bruno Lebrun

à franceinfo

Pour certains spécialistes de la biodiversité, il est temps de réguler la population de perruches. La LPO demande d'ailleurs l'aide des Franciliens pour les localiser. Pour le moment, "en Ile-de-France, elles ne vivent qu'en petite couronne, tempère Bruno Lebrun. Mais si elles s'attaquent aux cultures, comme elles le font en Inde par exemple, elles peuvent faire des ravages..." En Israël par exemple, jusqu'à 70% des récoltes de tournesol ont parfois été perdues. De quoi préoccuper certains maires franciliens. Au Plessis-Robinson et à Antony (Hauts-de-Seine), des perruches ont déjà creusé des nids dans les plaques isolantes de façades d'immeubles récemment ravalés.

Une perruche à collier sur la cime d\'un platane du parc de Sceaux (Hauts-de-Seine), le 30 septembre 2017.
Une perruche à collier sur la cime d'un platane du parc de Sceaux (Hauts-de-Seine), le 30 septembre 2017. (SIMON GOURMELLET / FRANCEINFO)

La perruche à collier est-elle une menace pour notre écosystème ? Aucun consensus ne s'est dégagé sur la question, estime l'ornithologue Philippe Clergeau dans son mémoire, et la loi reste floue, précise France 3 Ile-de-France. N'empêche, le sujet devient politique. En 2015, le sénateur des Hauts-de-Seine André Gattolin (ex-EELV, désormais LREM) avait interpellé le ministère de l'Ecologie pour inclure la perruche à collier parmi les espèces nuisibles et invasives. "La législation actuelle permet à l'autorité administrative d'organiser la capture ou la destruction de spécimens. Mais, pour l'instant, aucune action de cet ordre n'a été entreprise à ma connaissance", explique-t-il à franceinfo.

Une population trop difficile à contrôler

Au cas où, plusieurs solutions existent pour réguler leur nombre : stériliser des couples ou secouer leurs œufs pour les empêcher d'éclore. Mais avec des nids situés à plus de 10 mètres de hauteur dans les arbres, "de telles opérations semblent irréalisables" à grande échelle, aux yeux de Bruno Lebrun. "En revanche, en lançant des filets sur les dortoirs des perruches, on pourrait en capturer un grand nombre d'un seul coup. Mais cela coûte très cher à réaliser." 

Aux Seychelles, dans l'océan Indien, la réponse au problème des perruches à collier a été radicale. Des opérations d'éradication ont été lancées dès 2013 et le dernier spécimen de perruche à collier aurait été tué début septembre, rapporte Seychelles News Agency. Mais pour Jean-Philippe Siblet, du Muséum d'histoire naturelle, il est déjà trop tard. "Sur une île, une espèce invasive peut être éradiquée, mais à l'échelle d'un continent comme l'Europe, c'est totalement impossible." En cage comme en liberté, les perruches à collier n'ont donc pas fini d'échapper au contrôle de l'homme.