Amérique du Sud : des juments fécondées et avortées à vif plusieurs fois par an pour des prélèvements de sang

En Argentine et en Uruguay, des juments sont fécondées puis avortées afin de prélever leur sang qui contient une hormone utilisée en France, dévoile une enquête de deux associations de défense animale, relayée par "Libération". 

Une jument engrossée pour prélever son sang dans une ferme d\'Amérique latine. 
Une jument engrossée pour prélever son sang dans une ferme d'Amérique latine.  (Animal Welfare Foundation)
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C'est un business macabre que révèlent deux associations de défense animale, TSB en Suisse et AWF, en Allemagne, dans une enquête dévoilée par Libération, vendredi 6 octobre. En Argentine et en Uruguay, des fermes prélèvent le sang de juments enceintes. Pourquoi ? "Durant leur gestation, entre le 40e et le 120e jour environ, les juments produisent une hormone spécifique qui intéresse beaucoup l'industrie pharmaceutique ; une hormone largement utilisée dans les élevages car elle permet de programmer les naissances", écrit le quotidien. Franceinfo revient sur cette enquête glaçante qui concerne particulièrement la France. 

Que revèle l'enquête des deux associations de défense des animaux ? 

Des juments maigres, malades ou blessées. Sur le sol, des squelettes et des cadavres. Les images tournées par les deux associations ne reflètent cependant pas toute la réalité du calvaire que vivent ces animaux. D'après TSB et AWF, durant plus de deux mois, à raison d'une à deux fois par semaine, ces juments se voient prélever jusqu'à 10 litres de sang. Lorsque la fameuse hormone n'est plus secrétée par leur placenta, les juments sont avortées manuellement à trois mois et demi de grossesse et sans anesthésie. Elles sont alors de nouveau fécondées. Conséquence : ces dernières sont pleines plusieurs fois par an alors qu'une gestation normale dure onze mois.

Ce procédé n'a qu'un temps. "Au bout de trois à quatre ans, les juments qui ont survécu à ces années de maltraitances, épûisées et stériles partent à l'abattoir pour alimenter le commece de la viande chevaline, exportée notamment vers la France", explique à Libération, Adeline Colonat, chargée de communication éditoriale à Welfarm, une association dédiée à la protection des animaux de ferme. Selon elle, plus de 10 000 juments sont exploitées pour leur sang en Argentine et en Uruguay et environ 30% meurent dans les champs ou à l'abattoir. 

A quoi sert l'hormone prélevé sur les juments ? 

Autrefois appelée PMSG, la gonadotrophine chorionique équine (eCG) est présente dans une douzaine de médicaments en France. A quoi sert-elle ? A déclencher et à synchroniser les chaleurs des animaux dans le but de rendre les femelles toutes fertiles en même temps.

"Dans les élevages porcins, cette hormone augmente légèrement le nombre de petits par truie et permet de programmer, et donc de grouper, les mises-bas", détaille à Libération le vice-président de la Fédération des syndicats vétérinaires de France (FSVF). Cette hormone serait ainsi utilisée de manière quasi systématique dans les élevages de chèvres et de brebis pour assurer une production laitière toute l'année.

Qui profite de ce business ? 

Toujours selon Welfarm, ce sont les pays d'Europe qui sont parmi les premiers importateurs de l'hormone produite par ces juments. La France figure ainsi en bonne place. Selon les chiffres des douanes, la société Syntex, spécialisée dans ce business, a exporté vers la France, entre janvier et mai 2017, pour plus de 6 millions de dollars (soit 5,1 millions d'euros) de ces hormones. C'est beaucoup plus qu'en 2016, avec 3,3 millions de dollars. Libération précise aussi que cette hormone est vendue un million de dollars les 100 grammes.

Quels laboratoires pharmaceutiques y recourent ? Le laboratoire MSD Santé, qui commercialise plusieurs produits contenant cette hormone, assure avoir cessé depuis fin 2016 toute importation en provenance d'Amérique latine. Le laboratoire Ceva santé animale admet lui se fournir exclusivement en Argentine auprès de la société Syntex. Mais, selon le directeur général délégué chargé de l'audit à Ceva, les investigations menées n'ont détecté aucune anomalie dans la ferme où le laboratoire s'approvisionne. 

Quelles sont les réactions ? 

"De telles pratiques sont contraires aux lois de protection animale en vigueur en France. Ces fermes ne pourraient s’implanter sur notre territoire, assure à Libération Adeline Colonat. Il est donc inacceptable que des laboratoires français se fournissent auprès de pays moins regardants en matière de bien-être animal." Certains acteurs de ce milieu se disent ainsi choqués par ces révélations. "Cette situation pose des questions éthiques mais présente aussi un risque sanitaire potentiel, vu le grand nombre de lots sanguins nécessaires à cette production", pointe Florian Guillou, directeur de l'unité Physiologie de la reproduction et des comportements à l'Inra. 

Pour autant, du côté des éleveurs, c'est silence radio. Les syndicats de la viande (Interbev), la filière porcine (Inaporc) et caprine (Anicap) n'ont répondu ni à l'association Welfarm ni à Libération. Le dossier est maintenant dans les mains de l'Europe. Plus d'1,7 million de personnes ont signé une pétition pour demander l’interdiction d’importer l’eCG depuis l’Argentine et l’Uruguay. "En mars 2016, le Parlement européen publiait un amendement déclarant que la production d’eCG dans les pays tiers n’était pas conforme aux standards de l’UE, écrit Welfarm. C’est désormais au Conseil de l’UE de statuer."